<em>Tombée médiatique - se réapproprier l’information</em> de Mickaël Bergeron
<em>Tombée médiatique - se réapproprier l’information</em> de Mickaël Bergeron

Qui aime bien châtie bien

Marie-Ève Martel
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Trois essais, parus au cours des trois derniers mois, lus sur trois semaines. Trois visions de la dérive des médias, une industrie qui se cherche depuis nombre d’années. La double crise que celle-ci traverse est un secret de polichinelle: une crise à la fois financière, mais surtout de confiance.

C’est cette crise, mais surtout des pistes de solution pour sortir les médias de leur marasme, que Mathieu-Robert Sauvé, Mickaël Bergeron et Marie-France Bazzo détaillent dans leurs offrandes respectives, Le journaliste béluga (Leméac), Tombée médiatique (Somme Toute) et Nous méritons mieux (Boréal), publiés entre la mi-août et la mi-novembre.

Quiconque est familier avec la réalité des médias n’apprendra pas grand-chose à la lecture du livre de Mathieu-Robert Sauvé, qui se veut toutefois une excellence entrée en matière pour les néophytes qui s’intéressent à notre écosystème médiatique. Des entraves à leur travail aux obstacles qui minent la survie même de la profession, l’auteur couvre presque absolument tous les angles de la profession, sans oublier les conséquences importantes de la crise du coronavirus sur les effectifs journalistiques québécois.

Il s’inquiète particulièrement des effets à long terme des fausses nouvelles, qui minent la crédibilité des journalistes professionnels et se désole que le rituel de feuilleter un journal, l’expérience immersive que celui-ci représente, s’éteigne peu à peu avec le virage numérique des entreprises de presse.

Je pense, donc je suis

Dans nos médias, les faits et l’analyse ont laissé trop de terrain à l’opinion et même à l’humour, des contenus qui coûtent moins cher à produire et qui suscitent souvent davantage d’engagement de la part du public. La profondeur est évacuée au bénéfice d’une information spectacle caractérisée par une réaction instantanée à tout et son contraire, déplorent aussi bien M. Sauvé que Mme Bazzo.

<em>Le journaliste béluga - les reporters face à l’extinction</em> de Mathieu-Robert Sauvé

Alors que le premier grince des dents de voir des chroniqueurs devenir des têtes d’affiche des médias au lieu des journalistes d’enquête, signe d’une profession qui incarne le narcissisme de ceux qui la pratiquent ou qui aspirent à en vivre, la seconde regrette la quasi-disparition de la libre pensée et de la pensée critique.

Les vrais débats ont été délaissés au profit d’un consensus édulcoré, sinon ils sont mis en scène pour offrir un simple divertissement. Ce que nous présentent les médias ne nous ressemble plus, allègue l’animatrice, qui souhaite avec raison davantage y voir des régions, des échanges intergénérationnels et des gens qui ont réellement quelque chose à dire.

Un miroir sans complaisance

Tombée médiatique se distingue d’autres essais sur la crise des médias en ce sens où il sort des sentiers battus. À l’instar des deux autres essayistes, Mickaël Bergeron propose de réinventer le modèle d’affaires des médias, qui selon lui ne devraient pas rechercher les profits; il critique même les conditions de travail de plus en plus précaires des journalistes à la pige, qui démontre un rapport de force plus inégal que jamais entre ceux-ci et les patrons.

Ce sont toutefois les volets traitant de la responsabilité sociale des médias, où personne n’est épargné, de même que sur la représentativité de la diversité dans les salles de presse, qui constituent le point fort du volume, car ces thématiques ont été peu ou rarement traitées au cours des dernières années.

Mickaël Bergeron pose un regard critique sur la profession qu’il a exercée depuis près de vingt ans: il ne met ni gants blancs ni lunettes roses pour y décrire les nombreuses failles du quatrième pouvoir, donnant parfois des munitions aux critiques les plus acerbes des médias, forçant autrement les acteurs de l’industrie à regarder dans un miroir qui n’a rien de complaisant.

<em>Nous méritons mieux - repenser les médias au Québec</em> de Marie-France Bazzo

Mais n’allez pas croire que les trois essayistes, malgré leurs doléances envers les médias, sont désabusés du métier. Au contraire, au-delà des constats, durs, mais souvent justes, émis par les auteurs, ceux-ci demeurent amoureux du journalisme, et c’est pour en assurer la pérennité qu’ils tirent la sonnette d’alarme.

On sent d’ailleurs, dans l’une ou l’autre de ces offrandes, toute la bienveillance qui habitait leur auteur devant leur clavier. C’est cet attachement aux médias québécois qui les a poussés à prendre la plume, et c’est ce qui devrait nous pousser à les lire.