Panorama: Vu, lu, entendu cette semaine

LIVRE

Sérotonine

***

Roman Michel Houellebecq

Je ne suis pas un inconditionnel de Michel Houellebecq, mais il faut reconnaître sa place majeure dans la littérature contemporaine. Artiste de la polémique et as de la provocation (Soumission, 2015), l’auteur des Particules élémentaires (1998) a un don pour plonger sa plume dans les plaies sociales occidentales. Sérotonine en est, encore une foi, un bon exemple. Le récit au je est celui de Florent-Claude Labrouste, quadragénaire désabusé dont la vie est une suite d’échecs professionnels et amoureux. Une occasion pour Houellebecq de décrire la déprime existentielle actuelle, les inégalités, mais aussi pour évoquer le désespoir des agriculteurs confrontés à la mondialisation et à la mécanisation intensive des cultures. On passera sur les petites erreurs factuelles ainsi que son obsession des marques et du sexe triste (où la femme est soumise à l’homme) pour retenir sa grande capacité à nous captiver et de magnifiques passages sur le sentiment amoureux. «Le monde extérieur était dur, impitoyable aux faibles, il ne tenait presque jamais ses promesses, et l’amour restait la seule chose en laquelle on puisse encore, peut-être, avoir foi.» Éric Moreault

MUSIQUE

Harry Hard-On

****

Alter­natif Allan Rayman 

Dans la catégorie, l’album anglophone de 2018 dont on aurait absolument dû vous parler, Harry Hard-On emporte aisément la palme. L’énigmatique Allan Rayman propose un étrange amalgame de R & B — il a un timbre graveleux, mais intense —, de rock alternatif avec une touche de hip-hop et même de grunge (Ducks on the Pond). C’est difficile à décrire, mais diablement envoûtant. Le natif du Wyoming, maintenant établi à Toronto, a un incroyable sens de la mélodie, généralement minimaliste, sur laquelle il place sa voix bien en avant avec une instrumentation qui joue sur la répétition (ce qui favorise l’encrage entre nos deux oreilles). Il est aussi capable de complaintes assez classiques (Alarm Fire), mais jamais banales. Roadhouse 01, son disque précédent, a valu à Rayman une nomination aux Juno pour la découverte de l’année. Harry Hard-On, album court et intense produit par Andrew Dawson (My Beautiful Dark Twisted Fantasy de Kanye West), prouve qu’il est maintenant un artiste établi. Et un bon. Éric Moreault 

MUSIQUE

Brol

*** 1/2

Pop Angèle 

Dans la catégorie, l’album francophone de 2018 dont on aurait absolument dû vous parler, Brol emporte aisément la palme. Angèle a fait une entrée remarquée sur la planète pop avec ce premier essai dont le titre signifie bordel en argot belge, pays dont elle est originaire. Authenticité et talent remarquable pour les refrains accrocheurs la distinguent des chanteuses préfabriquées — elle est auteure-compositrice. Douée en plus, en phase avec son époque (réseaux sociaux, fluidité des genres…), mais dans une langue simple et explicite, à l’accent charmant. S’il fait absolument jouer aux références, la jeune artiste se situe quelque part entre Stromae (pour l’écriture) et Christine and the Queens pour les mélodies pop, en plus dépouillées, et la voix, belle et fragile. On flirte avec la chanson «classique» sur Nombreux, par exemple. Mais il y a aussi beaucoup de morceaux très dansants. Succès instantané : depuis sa sortie en octobre, Brol s’est écoulé à 100 000 exemplaires en France... Éric Moreault 

LIVRE

Ça raconte Sarah 

*** 1 /2

Roman Pauline Delabroy-Allard

Ça raconte Sarah décrit une passion amoureuse entre deux femmes — une enseignante au lycée et une musicienne — dont c’est la première relation homosexuelle. Elles éprouvent une ferveur dévorante l’une pour l’autre, ferveur qui bouleverse leur vie et les rend quasi dysfonctionnelles, comme toutes les passions amoureuses. L’auteure, dont c’est le premier roman, décrit avec émotion cette relation à la fois brûlante et dévastatrice qui, comme un incendie, débute avec le crépitement d’une allumette, s’enflamme, brûle tout sur son passage pour ne laisser que des cendres grises et froides à la fin. L’écriture de Pauline Delabroy-Allard est fiévreuse, insistante, lyrique. Ce roman n’est pas parfait — on se noie parfois dans le trop-plein de mots et d’émotions —, mais c’est un très beau texte illuminé par le personnage incandescent de Sarah, une femme plus grande que nature. Ça raconte Sarah figurait dans la première sélection du Goncourt, une belle récompense pour un premier roman qui pourrait être le voisin, dans une librairie, de Tous les hommes désirent naturellement savoir de Nina Bouraoui. La Presse 

LIVRE

Brasier noir 

**** 1/2

Roman Greg Iles

Un État, le Mississippi, et deux époques. Les années 60, avec Martin Luther King, John Fitzgerald Kennedy, le Ku Klux Klan et les meurtres gratuits de Noirs. Et puis les années 2000. Un journaliste local, Henry Sexton, enquête sur ces meurtres impunis des années 60. Il se retrouve à collaborer avec le maire d’une petite ville, Penn Cage, dont le père, homme de valeur, est accusé du meurtre d’une infirmière noire. Le maire veut prouver l’innocence de son père et découvre que ce meurtre est relié à un groupuscule violent du KKK, les Aigles bicéphales. Cette brique de 1056 pages qui évoque des moments sombres de l’histoire américaine se déguste page après page, avec un suspense permanent. Très bien documenté, Greg Iles (24 heures pour mourir, La femme au portrait) nous plonge dans les horreurs commises par des Blancs racistes du sud des États-Unis. Premier volume de sa trilogie Natchez Burning, Brasier noir met en relief le climat délétère qui perdure en Amérique et les graves conséquences sociales de la bêtise humaine. On a hâte aux deux suivants… La Presse

MUSIQUE

002/Love me

*** 1/2

 HIP-HOP Lou Phelps

Louis-Philippe Célestin a suivi les traces de son frère aîné Kevin et compte bien baliser sa propre piste. Il se produit publiquement depuis 2011 au sein du tandem The Celestics, qu’il forme avec son frangin, en témoigne l’enregistrement Massively Massive. Sous le pseudo Louie P, Lou, il a lancé Supreme Laziness et Cause I Wanna, enregistrements mâtinés de R&B et aussi de tendances plus électros comme le footwork de feu DJ Rashad. En 2017, Lou Phelps lançait 001 : Experiments écouté plus de 1 million de fois sur SoundCloud. Louis-Philippe est donc Lou Phelps depuis un moment déjà et il peut compter sur l’appui de son célébrissime frangin Kevin, alias Kaytranada, pour la coordination de ce premier album et aussi la réalisation de la moitié des titres au programme de 002/LOVE ME, incluant Miss Phatty sous la signature The Celestics. Les beatmakers réunis autour de Planet Giza (Rami.B (izzle), Dumix et Tony $tone) ainsi que ROMDerFul complètent cette dizaine de titres bien sentis; on note les apparitions des rappeurs Jazz Cartier (Come Inside) et Pony (Tasty). Les rimes anglaises de Lou Phelps sont portées par des musiques pop, R & B, chillwave ou jazzy, il est question de filles, de sexe, de testostérone, d’argent, de party, mais aussi d’amour sincère, de droiture, de trahison, de rivalité, de rupture, d’évasion… La Presse

Nos cotes:  ***** Exceptionnel;  ****Excellent;  *** Bon;  ** Passable;  * À éviter