Panorama : vu, lu, entendu cette semaine

Livre

La guerre des pauvres ***1/2, Récit, Éric Vuillard

Après s’être attaqué à la montée du nazisme dans L’ordre du jour (Goncourt 2017), Éric Vuillard revient avec un autre court récit (68 pages bien tassées). La guerre des pauvres décrit le soulèvement populaire des laissés pour compte contre les puissants qui dirigent leurs affaires sans se soucier de l’impact sur le quotidien de ceux qu’ils oppriment. Ça vous dit quelque chose ? Non, il ne s’agit pas de la colère des «gilets jaunes», mais bien celle des misérables qui a mis l’Allemagne à feu et à sang… au XVIe siècle! D’une prose alerte et incandescente, l’auteur français puise aux faits historiques, avec quelques libertés, pour raconter le destin tragique de Thomas Müntzer, un théologien qui réclamait l’égalité immédiate pour tous, mais dont l’insurrection se termina par un massacre des pauvres par les puissants. Évidemment. En remontant dans le temps, Vuillard pose des questions lancinantes, dont la moindre n’est pas : l’histoire est-elle condamnée à se répéter lorsque les 1 % n’en font qu’à leur tête ? Éric Moreault

Musique

Thank u, next ****, Pop, Ariana Grande.

Les dernières années n’ont pas été de tout repos pour la pop-star Ariana Grande, entre l’attentat qui a tristement marqué l’un de ses concerts à Manchester, le décès de son ex-copain Mac Miller et des fiançailles suivies d’une rupture fort médiatisée. La réponse de la chanteuse de 25 ans à ces remous : «merci, au suivant», lance-t-elle littéralement avec Thank u, next. Ce cinquième album studio nous est arrivé six mois seulement après le précédent, Sweetener, qui lui a valu un Grammy dimanche dernier lors d’une cérémonie qu’elle a d’ailleurs boudée. Créé en seulement deux semaines avec une garde rapprochée de proches collaborateurs, Thank u, next incarne en musique cette soif d’indépendance et de maturité. On n’y cherche pas la bombe pop à tout prix, même si les premiers extraits en ont prouvé le potentiel : la pièce-titre et le tube 7 rings, inspiré de La mélodie du bonheur (imaginez une Maria von Trapp bling-bling armée une carte de crédit), ont fait un tabac. Dans l’ensemble, voilà une collection cohérente et vocalement solide. Bref, Ariana Grande n’en fait qu’à sa tête… Et ça lui va bien! Geneviève Bouchard 

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Musique

Tales of America ***1/2, Folk, J.S. Ondara

Qu’est-ce qui peut bien pousser un Kenyan à s’installer à Minneapolis? Bob Dylan, bien sûr! J.S. Ondara, comme tant d’autres, est venu y explorer le rêve américain — à sa façon, comme auteur-compositeur-interprète. Cinq ans plus tard, nous avons droit au bien nommé Tales of America. L’influence est là, mais le style folk est très contemporain. L’acoustique Torch Song et Saying Goodbye évoquent, musicalement et vocalement, la virtuosité et l’intensité de Ryan Adams. Ce qui n’est guère surprenant, après tout, puisque son album est réalisé par Mike Viola. Le style, dépouillé, et les complaintes d’un homme qui a un point de vue différent sur l’Amérique titillent nos sens, mais c’est surtout sa superbe et impressionnante voix qui séduit. On comprend que NPR, la radio publique américaine, et le magazine Rolling Stone l’aient endossé avant même ce premier effort qui a une parenté avec Iron & Wine et Ray Lamontagne à ses débuts. Chaudement recommandé. Éric Moreault 

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Musique

Stolen Diamonds ***1/2,Pop-rock,The Cat Empire

Quand le chat est là, même les souris dansent, confirme The Cat Empire dans Stolen Diamonds. Le sextuor festif au possible, auquel toutes les étampes s’apposent — pop, ska, reggae, afro-jazz; la liste est longue —, y sert essentiellement un concentré de ses sonorités les plus vitaminées. Comme si le groupe avait misé sur les rythmes les plus dansants de Steal the Light (2013) et redirigé sa fanfare dans la même direction. Au rayon des nouveautés, un parfum reggae émane d’Echoes et de Barricades, la plus expérimentale du lot. Ollie McGill ramène l’un de ses diamants (volés) : le virtuose étend généreusement sur la galette son piano latino, qui manquait cruellement à Rising with the Sun (2016). On remarquera aussi une première chanteuse invitée, Éloïse Mignon, qui récite dans La Sirène un éloge aux fans francophones du groupe. Le verdict ? Un album euphorique, qui annonce des spectacles explosifs. On regrette, par contre, le peu de longues envolées instrumentales et de sauts vertigineux entre les styles musicaux, que faisaient les folâtres matous avec l’élégance de félins dans Two Shoes (2005). Le Droit 

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Musique

Gallipoli ****, Pop-rock, Beirut

Beirut, c’est d’abord et avant tout l’ancrage musical du bourlingueur Zach Condon. Près de quatre ans après un No No No dont la réponse a conséquemment été négative, force est d’admettre que le Néo-Mexicain devenu new-yorkais puis berlinois a retrouvé l’inspiration. Dans son calepin, le folk-trotteur cumule cette fois des souvenirs d’Allemagne et d’Italie, où il a partagé son temps et l’enregistrement de Gallipoli, chanson-titre empruntée à une ville des Pouilles dont l’esprit de religiosité teinte l’album. Si l’amour du troubadour pour les airs balkaniques ne se dément pas, fanfare de cuivres à l’appui, on redécouvre surtout la finesse des compositions des premiers albums (Gulag Orkestar, The Flying Club Cup). Il faut dire que Condon a pu renouer avec son vieil orgue Farfisa, instrument caractéristique qu’il avait égaré il y a au moins une décennie. Se dégage des 12 pièces une rassurante chaleur, un ami que l’on retrouve dans sa superbe et qui nous prend par la main en pays étrangers. Cette fois, on dit oui, oui, oui. La Presse

Gallipoli, Beirut

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Musique

New Breed ****, R&B, Dawn Richard

Le meilleur album R&B de janvier a été celui de Dawn Richard. Transplantée à Los Angeles, cette Néo-Orléanaise de 35 ans est connue des fans de musiques urbaines, beaucoup moins du grand public. Elle fut du girl group Danity Kane, prédigéré par Sean Diddy Combs avec qui elle a collaboré sur d’autres productions avant de rompre avec la pop culture. À travers ses premiers albums, elle a exploré les thèmes de la science-fiction et du médiévalisme comme tant d’autres. New Breed est son cinquième album solo. Dans l’univers commercial, cet enregistrement est créatif à souhait. La soul, le R&B, la pop, le dub et aussi le reggae sont enrobés d’un très futé beatmaking impliquant des motifs de différentes sources : électro allemande des années 60 et 70, repiquage et traitement de vieux vinyles soul/R&B, breakbeats de la vieille école hip-hop, saveurs typiquement louisianaises — références au vaudou créole, aux fusions afro-amérindiennes comme la nation Washitaw initiée dans le Deep South, aussi à des artistes marquants de La Nouvelle-Orléans tels Allen Toussaint et The Neville Brothers. Du début à la fin de cet opus fort bien dosé, on sent à la fois une cohérence artistique et une grande liberté d’action chez Dawn Richard, ex-midinette libérée de tout formatage, de toute préfabrication. Cet album marque l’étape finale d’un affranchissement total. La Presse

New Breed, Dawn Richard

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Musique

Persona ****, Chanson, Bertrand Belin

Au cours des 13 dernières années, il y a eu un album homonyme, il y a eu Cap Waller, Parcs, Hypernuit, La perdue. Il y a maintenant Persona. Joaillier de l’intimité, as de la fine réflexion, de l’ambiguïté poétique parfaitement assumée, superbe minimaliste du verbe et du son, Bertrand Belin trace dans un calme apparent. Il choisit de frugales percussions (Tatiana Mladenovitch), des claviers et synthétiseurs analogiques succinctement exécutés (Thibault Frisoni) auxquels se joignent des guitares sobres et modérées (Thibault et Bertrand). Tout au fond de Belin, un oiseau se forge un bec qui servira à dire ou réprimer le dire tel un volcan dormant. On glisse dans la fraîcheur de l’aube et on se redresse dans la rose blanche de Corfou. On aperçoit un point rouge dans la nuit et tergiverse sur l’identité de ce point avant de conclure à une migration désespérée. Un grand duc voit tout de sa branche, devinez ce qu’il voit. Un amoureux parle seul la nuit pour lui dire des choses nouvelles. Au coin d’une rue, sous ces lilas, il tombe sur… toi. Ça se poursuit dans les viscères, ça se révèle dans les tréfonds de la pensée, ça se rencontre au carrefour du conscient et de l’inconscient, là où le sens s’apprête à prendre forme. Dans ces parcs du cœur et de l’esprit, la ténuité est un mirage. La Presse

Persona, Bertrand Belin

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NOS COTES

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