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Dans cette photo d'archive du 10 septembre 2019, l'auteure canadienne Margaret Atwood tient un exemplaire de son livre <em>The Testaments,</em> lors d'une conférence de presse à Londres.
Dans cette photo d'archive du 10 septembre 2019, l'auteure canadienne Margaret Atwood tient un exemplaire de son livre <em>The Testaments,</em> lors d'une conférence de presse à Londres.

«Oui? Bonjour! C’est Margaret»

Léa Harvey
Léa Harvey
Le Soleil
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«Oui? Bonjour! C’est Margaret», lance une voix enjouée à l’autre bout du fil. Dans un français impeccable, l’écrivaine canadienne suggère un échange bilingue : questions en français et réponses en anglais. Une proposition que l’auteure de ces lignes accepte volontiers. Au programme : littérature, politique et féminisme, des thèmes qui sont chers à la femme de lettres de 81 ans.

Q Margaret Atwood, comment allez-vous? Fait-on mieux face à une pandémie quand on écrit, depuis soixante ans, des romans apocalyptiques, dystopiques et de science-fiction?

R (rires) Durant la dernière année, les auteurs ont continué à faire ce qu’ils étaient habitués de faire, c’est-à-dire s’asseoir, seuls, dans une pièce et parler à des personnages imaginaires. Mais j’ai aussi participé à plus de deux cents événements virtuels, dont plusieurs collectes de fonds pour aider les comédiens, musiciens et artistes de la scène. Ces gens-là ont été beaucoup plus affectés par la pandémie que les écrivains.

Maintenant, est-ce que je créerai, à l’avenir, des romans sur la peste? La réponse est non! (rires) Je suis toutefois persuadée que les jeunes auteurs rédigeront sur cette période. Ça a été dur pour les étudiants ou encore les parents qui avaient leurs enfants à la maison, qui ont dû vivre sans amis, sans fête, sans rencontre. En ce qui concerne les gens de ma génération, je pense que nous nous souvenions de l’époque où les vaccins pour la polio ou la diphtérie n’existaient pas. Pour nous, ce n’était pas un choc, nous avions déjà vu à quoi ressemblait une pandémie.

Q Parlons de votre dernier roman, Les testaments, soit la suite de La servante écarlate, publiée en 2019. N’est-ce pas étrange, pour un écrivain, de replonger dans une dystopie qu’il a créée il y a trente ans pour se rendre compte que la réalité se rapproche de plus en plus de sa fiction? Notamment lorsqu’on parle du droit à l’avortement ou de changements climatiques…

Dans les années 80, j’ai décidé d’écrire La servante écarlate parce que les gains que les femmes avaient faits dans les années 70 étaient en train de s’inverser. Il y avait des retours en arrière. Tout comme aujourd’hui.

<em>Les testaments</em> plonge les lecteurs dans sa vision d’une Amérique dystopique gouvernée par une théocratie misogyne.

À l’époque, j’ai donc voulu examiner deux interrogations. La première : si la place des femmes est à la maison, comment allez-vous les forcer à y retourner, maintenant qu’elles en sont sorties? La réponse : vous ramenez les lois du 19e siècle, quand elles ne pouvaient avoir de compte bancaire, d’hypothèque, etc. Et la question n°2 : si les États-Unis étaient totalitaires, quel type de totalitarisme adopteraient-ils? Serait-ce religieux, idéologique ou nationaliste? Je me suis dit que ce mouvement viendrait probablement de la droite religieuse, de suprématistes blancs.

Vous avez vu l’invasion du Capitole? Plusieurs participants étaient issus de ces groupes.

Encore une fois, les choses sont en train de faire un retour en arrière. Était-ce donc étrange de revenir à La servante écarlate, trente ans plus tard, oui. Mais c’était nécessaire. Pour continuer l’histoire et, au moins, fournir aux lecteurs l’aube d’une fin heureuse.

Des femmes, s’inspirant du roman <em>La servante écarlate</em>, participent à une manifestation pour l’avortement en Pologne.

Mais ne pensez-vous pas que la population est tout de même au fait de ce que vous déplorez dans vos romans, qu’elle est consciente que des dérives peuvent survenir?

R Vous savez, en 1985, les gens ont réagi de façon mitigée. Certains disaient : «C’est impossible», «Ça n’arrivera jamais». La guerre froide n’était pas terminée et, pour l’Europe, les États-Unis représentaient un début d’espoir. Ils ne voulaient donc pas croire que ce que j’imaginais pouvait avoir lieu. Au Canada, on riait nerveusement en disant: «Ça ne peut pas se produire ici». Sur la côte ouest des États-Unis, par contre, on se demandait: «Combien de temps nous reste-t-il?». Les gens voyaient très bien qu’il était probable qu’une partie de la population se rallie à une idéologie de la sorte.

Bref, ce que je veux dire, c’est qu’on fait toujours une erreur lorsqu’on croit que ça ne peut pas se produire sur notre propre territoire. Tout peut arriver n’importe où. L’Histoire nous montre bien que c’est vrai. Le pays que vous pensez très démocratique peut rapidement se transformer et changer de régime.

Elisabeth Moss dans le rôle de Defred («<em>Offred»</em>) dans une scène de <em>La servante écarlate</em>.

Q Vous avez publié, en novembre dernier, une collection de poèmes dans laquelle vous traitez beaucoup plus de votre intimité. On connaît bien vos romans et vos positions féministes et politiques. Or, très peu de vos recueils de poésie nous parviennent en français. Même chose pour vos nouvelles ou vos essais. Pourquoi cela?

R La poésie est le genre le plus difficile à traduire. Les livres, qui sont guidés par une intrigue forte, telle que les histoires de meurtre sont, quant à elles, les plus faciles. À partir du moment où il y a trop de discours profonds et philosophiques, c’est dur de reproduire fidèlement l’ouvrage.

Avec ce genre, tout dépend de la prononciation, du rythme de la lecture et des nuances dans le sens des mots. Oui, j’ai toujours écrit et publié des poèmes, mais même en anglais, c’est une part de ma carrière qui est moins connue.