La cérémonie des Oscars se déroulera le dimanche 9 février.

Oscars: la myopie hollywoodienne

La cérémonie des Oscars qui se déroulera le dimanche 9 février est une belle occasion, comme chaque année, de prendre la mesure de la myopie cinématographique hollywoodienne. Les membres de l’Académie éprouvent des difficultés incommensurables à voir au-delà des limites de Los Angeles et de constater que le monde change. Rapidement.

On décèle tout de même des signes encourageants. Parasite, récent gagnant de la Palme d’or à Cannes, s’est faufilé dans les catégories de pointe. Ce n’est pas une première. Mais si l’œuvre corrosive de Bong Joon-ho obtient la statuette du meilleur film, ce qui n’est jamais arrivé pour un long métrage en «langue étrangère», ce serait une véritable révolution. 1917 devrait prévaloir.

Bon. C’est bien beau la diversité et l’inclusion, encore faut-il que ce soit représentatif. La moyenne des ours voit entre trois et cinq films par année en salle. Alors un film en coréen sous-titré... Et leurs favoris (Avengers, Star Wars, La reine des neiges 2, Ça...) sont en général nommés pour les Oscars techniques, quand ils le sont.

D’où le désintérêt croissant pour une cérémonie trop longue — il n’y aura pas d’animateur pour une deuxième année de suite, histoire d’accélérer le rythme.

Soit. Mais cette désaffectation est-elle aussi un symptôme d’une industrie qui peine à décrire la «vraie vie»? Après tout, on constate également une érosion de l’audience depuis plusieurs années en Occident...

Les éditions 2015 et 2016 s’étaient déroulées sous le vocable #OscarsSoWhite (Oscars tellement blancs). Plusieurs ont voulu ressortir le mot-clic cette année en constatant l’absence de réalisatrice en nomination et la présence d’une seule actrice des minorités visibles (Cynthia Erivo pour Harriet).

À part Greta Gerwig, pour son adaptation des Quatre filles du docteur March, il aurait été difficile pour une cinéaste de se faufiler dans la catégorie de la meilleure réalisation entre Scorsese, Philipps, Mendes, Tarantino et Bong Joon-ho. Et même celle-ci, soyons réaliste, a fait du beau boulot, mais guère plus.

Même chose du côté des acteurs et des actrices. À part, peut-être, Daniel Kaluuya, vraiment formidable dans Queen et Slim. Aurait-il fallu évincer Antonio Banderas, prix d’interprétation à Cannes, DiCaprio, ou Adam Driver? Non. De toute façon, l’Académie va couronner Joaquin Phoenix.

Le Joker a beau déclarer faire partie du problème après sa victoire aux BAFTA (les Oscars britanniques), qui ont essuyé de virulentes critiques, eux aussi, pour leur manque de diversité. Content de gagner, mais avec des émotions conflictuelles parce que «beaucoup de mes collègues acteurs qui le méritent n’ont pas le même privilège. Je pense que nous envoyons un message très clair aux gens de couleur : “Vous n’êtes pas les bienvenus ici”.»

Un acte de contrition représentatif. Car l’obsession des médias pour les catégories de pointe, et d’une certaine frange militante, occulte une progression importante de la représentation dans les documentaires, par exemple. La parité est de mise dans la catégorie des longs métrages. Et si on y additionne les nommés des courts métrages, on y retrouve plus de femmes (13) que d’hommes (12), dont de nombreuses représentantes de la diversité.

Les Oscars demeurent une cible facile. Je ne suis pas le seul à prétendre que les critiques lâchent la proie pour l’ombre. Même Joaquin Phoenix a souligné l’évidence en disant qu’il fallait s’attaquer au «racisme systémique» de l’industrie.

Joaquin Phoenix, grand favori pour l'Oscar du meilleur acteur.

Sauf que cette tare se révèle représentative de la société en général. Si de véritables progrès se réalisent pour l’accès à la parité, jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir socio-économique, et la diversité dans l’emploi, les films devraient normalement représenter cette diversité.

Le mouvement est d’ailleurs amorcé, du moins ici : des femmes ont réalisé six des dix longs métrages les plus vus en 2019 au Québec, un palmarès qui contient aussi les deux œuvres de Xavier Dolan.

L’Académie, tel un paquebot, négocie ses virages avec lenteur. Parfois plus rapidement lorsque l’écueil se révèle dangereux. Ses membres ne pouvaient ignorer la popularité grandissante, et la qualité des productions, de Netflix.

Oui, Alfonso Cuarón a écrit l’histoire l’an passé avec Roma en remportant les statuettes de la réalisation, de la photographie et du film en langue étrangère (celle du meilleur film est allée au très ordinaire Le livre de Green).

Mais Netflix a obtenu pas moins de 24 nominations pour l’édition 2020, plus que n’importe quel studio! Bien sûr, The Irishman (11) et Marriage Story (6) ont fait le plein. N’empêche. Il sera intéressant de compter le nombre de récompenses à la fin de la soirée. Ce ne sera pas une razzia, mais la seule présence de ces films (avec Les deux papes, J’ai perdu mon corps et Klaus) s’avère révélatrice.

Il ne faut pas s’attendre à de grandes surprises à la Moonlight (en 2017) lors de cette 92e édition. Les récompenses des quatre catégories d’acteur sont déjà écrites dans le ciel (Phoenix, Zelwegger, Pitt et Dern). On voit mal comment la réalisation pourrait échapper à Mendes (1917 procurera aussi le trophée de la direction photo à Roger Deakins, son deuxième après Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve). Même chose pour Parasite dans la catégorie du meilleur film international.

Alors? Il reste un petit suspense pour le meilleur film entre 1917 et Parasite. Sinon, il faut plutôt regarder du côté des récompenses pour les meilleurs scénarios.

Parasite et Il était une fois… à Hollywood se retrouvent nez à nez pour le scénario original. Tarantino a la cote dans cette catégorie, qu’il a déjà enlevée deux fois (Pulp Fiction et Django déchaîné).

Ce sera aussi une lutte à finir entre le détonnant Jojo Rabbit de Taika Waititi et Les quatre filles du docteur March pour la meilleure adaptation. La version contemporaine de Greta Gerwig a ses chances. Ce serait un juste retour des choses...