Le ténor Marc Hervieux et le baryton Dominique Côté campent respectivement Émile Nelligan vieux et jeune.

Nelligan, la bête de cirque

Avec l’opéra romantique Nelligan, le ténor Marc Hervieux se glisse dans la peau du poète québécois en fin de vie. Un Émile Nelligan qui a passé plus de 60 ans interné, et qui tente de se souvenir de ses œuvres.

Après avoir présenté la pièce pas moins de 37 fois – dont 10 supplémentaires au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) à Montréal –, l’opéra Nelligan — Le chant du poète naufragé installe ses pénates depuis mercredi dans d’autres salles du Québec ; pour une petite tournée de neuf représentations dont une à Québec.

En 1990, quand le jeune Marc Hervieux assiste à l’opéra Nelligan créé par Michel Tremblay et André Gagnon, il rêve d’en chanter un jour certaines pièces.

« Mais à cette époque, je ne savais pas que je deviendrais chanteur d’opéra, j’étais en formation, confie Marc Hervieux. C’est au milieu des années 2000, quand j’ai croisé André Gagnon que je lui ai dit que si jamais il la remontait, je souhaitais y participer. »

Son rêve est exaucé en 2010, quand il campe Nelligan pour l’Opéra de Montréal. Puis en 2012, au Festival d’opéra de Québec.

C’est là qu’est née l’idée de le faire dans une salle destinée au théâtre.

« J’avais très envie de la remonter et je revenais toujours à mon idée de départ qui était de l’intégrer à la saison régulière du Théâtre du Nouveau Monde », raconte le chanteur lyrique qui a vu son idée acceptée par la directrice du TNM Lorraine Pintal.

Ainsi adapté à une scène plus petite, cet opéra est ainsi facilement transposable dans d’autres salles. Le décor « très minimaliste permet de se retrouver dans les différents lieux de l’opéra », explique le ténor.

Et pour créer une ambiance « très intimiste », « l’orchestration a été ramenée à deux pianos et un violoncelle ». « Pour que ça devienne un opéra de chambre, un opéra romantique. »

Destin tragique

Interné depuis près de 42 ans, Émile Nelligan a passé les 15 dernières années de sa vie à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu. Bien qu’il n’a pas composé un seul poème depuis ses 19 ans, sa notoriété, déjà établie, lui vaut des visites de gens souhaitant l’entendre réciter ses poèmes.

« Il était devenu une bête de cirque, déplore le ténor Marc Hervieux. Et c’est sur cette prémisse que s’ouvre l’opéra : un professeur de littérature lui demande de réciter son Vaisseau d’or. Mais, âgé de 61 ans, médicamenté et institutionnalisé, il a de la difficulté à se souvenir de ses mots. Tout en essayant de les retrouver, il est témoin de sa vie, de sa période de création », détaille le chanteur lyrique.

« Nelligan a écrit tous ses poèmes entre l’âge de 16 et 19 ans. Il a été interné, par son père, en hôpital psychiatrique alors qu’il n’a même pas 20 ans. Et il y est resté jusqu’à sa mort à 61 ans », se désole l’artiste.

Se remémorant son existence, le vieux poète va jusqu’à s’adresser à une version plus jeune de lui-même, qui n’est rien d’autre qu’une projection de sa mémoire. « Il replonge dans ses souvenirs et on voit apparaître Émile Nelligan jeune », explique Marc Hervieux, qui ne sort jamais de scène, puisque son personnage est témoin de sa propre vie.

Opéra pour tous

Pour cette nouvelle distribution, la production a misé davantage sur la performance d’acteurs plutôt que sur le chant lyrique, précise-t-il.

Le baryton Dominique Côté a repris son rôle du jeune Nelligan. Kathleen Fortin et Frayne McCarthy endossent les rôles des parents du poète. Ses amis Arthur de Bussières et Charles Gill sont campés par Isabeau Proulx Lemire et Jean-François Poulin (Mary Poppins).

Et pour ceux qui seraient réfractaires à l’idée d’aller voir un opéra, Marc Hervieux se fait rassurant : « Ça n’a rien avoir avec les préjugés que les gens peuvent avoir de l’opéra. C’est chanté de façon très naturelle et en français. » Et d’ajouter que la pièce s’adresse à tous ceux « qui ont envie de connaître un pan de l’histoire du Québec ».

L’œuvre de Nelligan continue de toucher les adolescents, croit-il. « C’est une pièce longue et extrêmement noire, mais on s’est rendu compte que plusieurs sujets interpellent encore les jeunes. On y parle de conflit d’adolescents et de parents, de santé mentale ou encore d’une réalité que les jeunes d’aujourd’hui vivent : celle de parents d’origine différente, qui ne parlent pas la même langue. »

Marc Hervieux a découvert les poèmes de Nelligan, au secondaire 1. Une lecture qui a marqué à jamais le futur ténor. « Dans sa façon de se rebeller, de dire les choses, il y a quelque chose qui vient chercher les adolescents. »

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«DÉMENCE JUVÉNILE»

En retrouvant la trace de Émile Nelligan, Marc Hervieux a eu l’occasion de consulter le registre d’entrée de Saint-Jean-de-Dieu, le dernier établissement psychiatrique dans lequel a séjourné Émile Nelligan.

« À la ligne d’Émile Nelligan — où sont inscrits son nom, son âge, la personne qui est venue le conduire, la date et la raison de l’internement, c’est indiqué tout simplement : “démence juvénile”. 

Sur cette même page, il y a des patients où c’est écrit : “imbécillité”. C’est une autre époque, mais en même si proche de nous », fait remarquer le ténor.

Nelligan — Le chant du poète naufragé est présenté à la salle Albert-Rousseau le 9 mars.