Le rappeur Webster lance simultanément un album créé avec la formation jazz 5 For Trio et un manuel d'écriture hip-hop.

Webster : explorer et transmettre

Avec un quart de siècle de rap derrière la cravate, Aly Ndiaye, alias Webster, peut sans gêne revendiquer le statut de vétéran. Mais il ne tourne pas le dos à l’action pour autant. Dans un souci de transmission de son expertise, le rappeur historien signe ces jours-ci un manuel d’écriture hip-hop dans lequel il revisite son propre parcours. Les yeux tournés vers l’avenir, il lance du même coup un album trempé dans le jazz qui lui a permis de replonger dans l’écriture en sortant de sa zone de confort.

Attablé dans un café de Limoilou, Webster utilisera à quelques reprises le mot «vieux» au fil de notre entretien. «Dans le rap, on vieillit en années de chien. Ça fait 25 ans que je fais ça, j’ai 40 ans. C’est comme si j’avais 100 ans dans l’univers hip-hop!» imagera-t-il à un moment. «Je me sens vraiment privilégié de toujours être là», ajoutera-t-il aussi. Vrai qu’il en a vu d’autres depuis les années 90. Vrai aussi que son cheminement a forcément été jalonné de hauts et de bas. C’est justement dans un creux de vague qu’il a trouvé l’élan pour lancer le double projet présenté ces jours-ci.

Webster ne le cache pas, il avait des attentes pour son précédent album, À l’ombre des feuilles, paru en 2013. Celles-ci n’ont pas été remplies. «J’ai eu une petite distanciation par rapport au rap. J’ai eu une grande déception professionnelle, il y avait plein de choses qui me tannaient», raconte celui que d’aucuns ont qualifié de rappeur intello.

Ses questionnements sur sa pratique l’ont mené à entreprendre ce qui allait devenir À l’ombre des feuilles – Manuel d’écriture hip-hop, qui rassemble un survol de sa carrière, un condensé de techniques d’écriture rap et une série d’analyses de textes puisés dans son répertoire. L’objectif : démocratiser et valoriser le rap comme genre littéraire en dehors d’un contexte hip-hop pouvant être rébarbatif pour certains — «c’est un style qui est dense et qui va vite. Si tu ne possèdes pas les codes, c’est difficile de t’en imprégner», reconnaît-il — et coucher sur papier une sorte de tradition orale propre à son art.

«C’est quelque chose qu’on fait depuis des décennies de manière automatique. J’avais ce souci de transmettre ces connaissances en voie de disparition dans l’univers hip-hop chez les nouvelles générations qui ne sont pas nécessairement intéressées par le côté littéraire du rap», explique Webster.

Au passage, il effleure certains épisodes plutôt houleux — dont la rivalité (le mot est faible!) qui opposait sa formation, Limoilou Starz, au collectif 83 de la Rive-Sud — et souligne l’apport des rappeurs qui ont forgé la scène locale. «Je voulais pérenniser les acteurs du mouvement hip-hop de la ville de Québec», confirme celui qui n’a toutefois pas souhaité s’attarder aux tribulations judiciaires de certains d’entre eux.

«Je ne voulais pas distraire du but de ce livre-là, avance-t-il. Le but, c’est d’en faire un manuel. Je veux qu’il soit dans les écoles, je veux que les parents l’achètent. Si je commence à parler de qui a fait de la prison, on va se concentrer juste là-dessus, alors qu’il y a toute une œuvre à comprendre et tout un mouvement littéraire à décortiquer.»

En mode jazz

À travers ses écrits plus «académiques», le rappeur et conférencier a repris le goût à la musique. L’envie de renouer avec le studio lui est venue, mais pas à n’importe quel prix. «Je me suis dit : “Tu sais quoi? Je vais faire un album différent, comme j’ai envie de le faire, sans souci radiophonique et même sans souci de plaire à la communauté hip-hop.”»

Le rappeur Webster et le contrebassiste Mathieu Rancourt du groupe 5 For Trio.

Amateur de jazz, Webster a sollicité le groupe 5 For Trio. Habitué à travailler ses textes à partir de la musique, il a donné carte blanche à ses complices. «Je trouvais intéressant le fait qu’ils n’aient pas de background hip-hop. Je voulais sortir de ma zone», précise le rappeur.

«On a toujours fait de la musique un peu underground et avec une portée assez limitée, ajoute le contrebassiste Mathieu Rancourt. C’était un défi super intéressant. Surtout qu’il nous a dit : “Faites votre musique et je vais m’adapter.” Il nous a proposé ça sans contrainte.»

Valérie Clio prête sa voix à deux titres, dont ce Summertime en clin d’œil à Gershwin. Et si le rappeur engagé aux opinions bien tranchées décoche bien quelques flèches (sur Idioties, notamment), un sentiment résolument positif se dégage de l’ensemble. De sa propre expression, Webster a délaissé le «terrorythme» — «J’avais l’impression de juste transmettre de l’énergie négative», dira-t-il de ses textes plus coup de poing — pour miser sur le constructif.

«Si je veux contribuer à changer la société, je ne peux pas juste vouloir la détruire et être fâché, évoque Webster. Il faut bâtir. Cette réflexion m’a mené à me dire que si je veux contribuer, il faut le faire positivement. Et ce qui est à la base de la société, c’est l’être humain. C’est l’être humain qu’on doit changer si on veut changer la société...»

Webster offrira une prestation à la Maison de la littérature le 28 février.

Au SLO le 1er mars

Invité du Salon du livre de l’Outaouais (du 28 février au 3 mars), Webster, viendra parler de son livre le 1er mars, à 17 h 30, sur la Scène Jacques-Poirier. Il s’entretiendra avec l’animateur Boris Proulx, devant public.

Alors que le spectacle «SLAV» de Robert Lepage soulevait la controverse, l’été dernier, Aly Ndiaye a dénoncé le fait qu’une pièce sur l’esclavage soit presque exclusivement portée par des interprètes blancs.

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APPROPRIATION CULTURELLE : «CE N'EST PAS MON SUJET»

Alors que le spectacle SLAV de Robert Lepage soulevait la controverse, l’été dernier, Aly Ndiaye a publiquement pris la parole pour dénoncer le fait qu’une pièce sur l’esclavage soit presque exclusivement portée par des interprètes blancs. Dans la foulée, le rappeur et historien est allé jusqu’à quitter le C.A. du Diamant, théâtre de place D’Youville qui accueillera la compagnie de Lepage, Ex Machina. Plus de six mois plus tard, le débat sur l’appropriation culturelle a-t-il vraiment eu lieu? 

«Ça s’est passé à certains endroits, croit-il. Mais je pense qu’il y a aussi eu beaucoup de gens bouchés par rapport à ça et qui n’ont pas voulu entendre ce qu’il y avait à être apporté. Des gens se sont limités à dire : “bon, les Blancs n’ont plus le droit de jouer de jazz”. Ça manque de profondeur!»

Pour celui qui rappe sous le nom de Webster, la question n’est pas là… Et l’argument ne sert qu’à noyer le débat. «Bien sûr que les Blancs ont le droit de jouer du jazz et de faire du rap, reprend-il. La question est plus loin : en dynamique de pouvoir, en termes de représentativité dans les médias. Moi, ça fait des années que je dis qu’il n’y a pas assez de gens racisés dans nos médias. Et là, il y a un show qui se crée à propos des chants d’esclaves noirs et on a de la difficulté à engager des personnes noires. À quel point ne trouvez-vous pas ça insultant?»

Avec le recul, Webster assimile cet épisode à «quelque chose qui m’a pourri la vie pendant six mois». À partir de sa sortie initiale, il a voulu se faire plus discret à ce sujet. Idem quand le documentaire Entends ma voix, qui porte sur ladite controverse, a été diffusé en début d’année. Et encore davantage lorsqu’on lui a offert d’animer des conférences autour de l’appropriation culturelle. 

«Ça ne m’intéresse pas, ce n’est pas mon sujet, tranche Aly Ndiaye. Je ne suis pas le porte-parole de l’appropriation culturelle. J’en ai parlé par défaut, parce que j’étais impliqué et que je sentais que je n’avais pas le choix de le faire. Parce que je trouvais important de le faire, aussi. Mais j’ai bien d’autres choses à discuter que ça...»  Geneviève Bouchard

 

Le rappeur Webster

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LA «PERCHE BRÛLANTE» DE FUGUEUSE

L’an dernier, Jean-François Ruel — Yes Mccan de son nom de rappeur — s’est fait remarquer au petit écran en incarnant Damien, proxénète malmenant la jeune Fanny dans la série Fugueuse. Dans d’autres circonstances, le rôle aurait peut-être pu revenir à Webster… S’il avait d’abord accepté de passer l’audition. Mais ça, il n’en était pas question! 

Quand il a reçu un message à propos d’un projet télé pour lequel il pourrait auditionner, Webster avoue avoir laissé son imagination s’emballer. Il se voyait déjà dans une sorte de House of Cards québécois, songeait aux cours qu’il devrait suivre pour parfaire son jeu… Il a vite déchanté quand il a su qu’il s’agissait d’un rôle de proxénète dans une histoire de prostitution juvénile.

«Ma maison de cartes s’est effondrée!» raconte-t-il en rigolant, ajoutant avoir eu envie d’ajouter à son interlocuteur : «Vous savez, je viens de Québec!» Rappelons que dans la foulée de l’opération Scorpion, au début des années 2000, plusieurs rappeurs ont dénoncé l’amalgame qui a été fait entre les gangs de rue et certains groupes hip-hop. Webster, qui a n’a pas manqué de dénoncer le profilage racial (notamment dans la pièce SPVQ), ne voyait surtout aucun intérêt à prêter vie à un criminel au petit écran. 

«Je parle tout le temps du fait que quand il y a des gens racisés dans les médias, ils jouent un rôle stéréotypé. Je ne peux pas arriver là et jouer un Noir proxénète. Tout ce que je fais depuis tant d’années, c’est fini. Je perds toute crédibilité», explique-t-il. Pour le rappeur et conférencier, il s’agissait ici d’une question de principe. «On m’a tendu une perche brûlante et je suis content de l’avoir évitée», résume-t-il.