<em>Sonnez l'éveil!</em>, plus récent disque du Franco-Ontarien Serge Monette, dénonce les préjudices envers les Noirs, les Autochtones et les minorités francophones de l’Ontario.
<em>Sonnez l'éveil!</em>, plus récent disque du Franco-Ontarien Serge Monette, dénonce les préjudices envers les Noirs, les Autochtones et les minorités francophones de l’Ontario.

Sonnez l’éveil : Serge Monette chante contre le racisme inconscient

L’auteur-compositeur-interprète Serge Monette faisait paraître à la fin mars Sonnez l’éveil, disque brûlot qu’aura éclipsé la pandémie de COVID-19.

Mauvais timing que cette sortie en plein confinement, reconnaît le musicien franco-ontarien, surtout pour un album ‘coup de gueule’ revendiquant «l’urgence d’agir». Ses chansons sonnent comme autant d’appels à descendre dans la rue, pour y exprimer son indignation. À se «tenir debout» collectivement. Et à «réparer les injustices» du passé.

Observateur attentif de l’actualité, Serge Monette n’a pas la langue dans sa poche. Sonnez l’éveil  est l’expression – sans grand filtre – de ses inquiétudes. Il y dénonce toutes sortes d’injustices sociales, à commencer par les préjudices envers les Noirs, les Autochtones et les minorités francophones de l’Ontario.

Pour ce disque, l’ex-membre de Cormoran (1993-1997) a épaissi son folk de grooves électro et rock. Il l’a trempé dans un discours franchement contestataire. Et il a cherché à lui insuffler l’énergie de la jeunesse. L’énergie des adolescents que Serge Monette côtoie au quotidien, lui qui enseigne la musique. Et celle de deux très jeunes militantes parties sermonner l’ONU: l’écologiste Greta Thunberg et l’Autochtone Autumn Peltier, 13 ans, qui a sensibilisé l'assemblée de Nations-Unis à la problématique de l’eau potable sur les réserves. 

«Elles ont su se tenir debout. Ce sont de beaux modèles », parteage-t-il.

Le Franco-Ontarien (il a transplanté à Ottawa, puis à Almonte, ses racines sudburoises) devait lancer ce 4e album à La Nuit sur l’Étang ; les festivités ont été annulées, et son disque est passé complètement inaperçu, regrette-t-il. Il attends donc l’éclaircie sanitaire qui annoncera le retour des artistes à la scène. Mais pas passivement, puisqu’il a entre-temps fait fleurir la Toile de vidéos accompagnant ses chansons.

Serge Monette a cherché à insuffler à ses chansons l’énergie et le militantisme de la jeunesse, dont il trouve inspirantes les voix contestataires.

Entonnée en mode «cri de résistance», la chanson À qui la faute? relie la problématique autochtone, les droits et libertés civiles et la cause environnementale. Monette y affiche du même souffle son ras-le-bol vis-à-vis de la discrimination. Et, au passage, partage son «envie de foutre le bordel!»

À qui la faute? évoque «comment les gouvernements volent les terres autochtones» en bafouant leurs droits. «Elle parle des programmes [visant  à] ‘tuer l’Indien’ en l’assimilant. «On fait de grandes enquêtes pour la réconciliation avec les Autochtones, des consultations... puis après, les rapports finissent sur des tablettes», dénonce-t-il. Rien pour aider «les traumatismes» à cicatriser.

Le Franco-Ontarien a revendiqué ses origines métisses sur l’album Bad Luck (2009), où la chanson Frenchie relatait l’histoire de son ancêtre qui s’est «battu au côté de Louis Riel», avant de se faire «accuser de meurtre pour avoir tué deux policiers».

«Le Canada a toujours voulu effacer l’Autochtone et le priver de ses droits. Parce que les ressources qu’on veut exploiter sont sur ses terrains. Alors too bad s’ils boivent de l’eau contaminée! » ironise Serge Monette.


À qui la faute? en vidéo:

Vendredi 3 juillet, il a mis en ligne sur ses réseaux sociaux une nouvelle vidéo, pour accompagner Si j’avais le choix. Écrit à quatre mains avec la chanteuse noire Ferline Régis (La Voix), d’Ottawa, l’extrait aborde de front le racisme systémique, mais aussi l’immigration, la crise syrienne et les formes contemporaines de l’esclavage. 

Sa vidéo, qu’il a concoctée lui-même, relaie des images liées aux récentes manifestations liées au mouvement Black Lives Matter et à la mort de George Floyd.

«Au Canada, on en a, des racistes! » se désole-t-il.

«Depuis 5 ou 10 ans, les [discours] conservateurs prennent beaucoup plus de place dans les médias et les médias sociaux», se désole-t-il. «Malheureusement, ça passe souvent par de fausses nouvelles. Les gens partagent des faussetés ou carrément du racisme et des [opinions] qui ne sont pas dans les valeurs canadiennes. Et Facebook en arrache» pour contrôler la propagation des discours haineux.

Racisme et pauvreté sont pour Serge Monette deux facettes d’une même médaille. «La problématique de la pauvreté – qu’elle [concerne] les Noirs ou les Autochtones – est systémique. Ces gens n’ont pas le même parcours que les Blancs; ils sont très vulnérables». 

Statistiquement, «ça fait en sorte que les jeunes femmes autochtones se font enlever leurs enfants, [lesquels] se retrouvent placés dans le système d’aide à l’enfance», illustre-t-il. 

«Il y a aujourd’hui au Canada plus d’enfants Autochtones dans le système d’aide à l’enfance qu’il n’y  en avait dans les pensionnats, à l’époque», partage-t-il.

L’injustice est tout aussi flagrante dans les pénitenciers canadiens, où les Autochtones sont surreprésentés,  proportionnellement, si l'on compare à leur poids démographique  (4,9% en 2016, selon Statistique Canada) au sein de la population canadienne, ajoute-il. 

Serge Monette cite des chiffres repris récemment – le 18 juin dernier – par la sénatrice indépendante Kim Pate. En 2017, dans les pénitenciers canadiens, les hommes noirs représentaient 9% des détenus et les femmes noires, 11% des prisonnières. Les Autochtones représentaient quant à eux 30% de la population carcérale masculine, tandis que 42% des femmes étaient Autochtones, rapportait la sénatrice. Le chanteur endosse donc les propos de Mme Pate, qui parlait de «décennies d’inaction» et de problème «systémique» . 

Législations discriminantes

Le mépris de la droite décomplexée se ressent au sein même des gouvernements provinciaux, ajoute-t-il. Ce «problème» n’affecte pas que les ‘lointaines’ provinces que sont «l’Alberta et la Saskatchewan, mais concerne maintenant l’Ontario et le Québec», souligne-t-il en listant la Loi 21 (sur la laïcité de l’État) «qui est discriminante», la Loi 9 (sur l’immigration), qu’il juge pas moins «problématique», et le tout récent projet de loi 61. Ce dernier a avorté, mais «le gouvernement Legault était prêt  à t’exproprier de ton terrain et t’empêcher de contester, sous couvert de relance économique» post-COVID, rappelle le musicien. 

«En Alberta, à cause de la Loi 1 (adoptée à la fin mai 2020 pour sanctionner lourdement toute entrave aux « infrastructures essentielles »), les Autochtones n’ont plus le droit de faire des manifestations. [...] Ces lois permettent de voler les terres des Premières Nations. Les gouvernements cherchent à enlever leurs terres, afin d’exploiter  les ressources sans compensation et sans responsabilité.  Et l’album reflète ces injustices».

«Il y a quelques semaines, le RCMP [la GRC] disait qu’il n’y avait pas de racisme systémique, seulement un racisme inconscient [en son sein]. C’est un peu ça qui se passe» à l’échelle du pays, croit-il. 

«À qui la faute? essaie de tisser des liens; elle parle des relations qu’on doit travailler, les uns avec les autres. On a vu avec le COVID que si on ne pose pas les bons gestes, on va tuer des gens vulnérables. Il faut trouver une façon de vivre ensemble.» La clef, suggère-t-il: faire preuve de la même considération envers les Autochtones que celle dont on témoigne aux aînés.

Serge Monette croit dur comme fer en la force du collectif.

L’accession au pouvoir de Doug Ford en Ontario aussi, «a teinté l’album». Les mesures des progressistes-conservateurs ciblant la communauté francophone ont en particulier inspiré la chanson «Un peuple debout’, dans laquelle Monette croit bon de devoir rappeler «qu’on n’est pas morts, pas des dead ducks, ou des corps encore tièdes, [...] qu’on n’a pas oublié nos racines et qu’on va continuer à se battre.»

Le texte de cette chanson est d’ailleurs le fruit d’un travail collectif. Monette avait lancé un appel à contribution sur Facebook. Plusieurs de ses amis, fans et contacts y ont répondu, ajoutant chacun sa bribe – dont les musiciens Robert Paquette et Janie Renée. 

L’album contient aussi une éloge posthume à son ami Paul Demers (Temps Ephémère). La pièce titre, elle, raconte l’«authentique» histoire de la grand-mère de Monette, alors âgée de 7 ans et pensionnaire d’un orphelinat, qui a survécu à un grand incendie survenu à Haileybury (Ontario), en 1922.

Serge Monette a raté son lancement, mais la pause pandémique planétaire, on ne peut plus propice à la réflexion, croit-il, est le bon moment pour faire résonner ses «chansons engagées».  «Avec le COVID, c’est justement le moment de réorienter le tir», lance celui qui a baptisé une de ses nouvelles chansons On part à neuf.