Mehdi Cayenne a enregistré plus de 80 chansons au cours des deux dernières années.

«Radio Batata»: le couscous musical de Mehdi Cayenne

Autant son disque précédent, « Aube », conçu dans la foulée d’une douloureuse rupture amoureuse, semblait bleu monochrome, autant « Radio Batata » (à paraître le 22 février) vibre de couleurs éclatantes. Et les nouvelles compos de Mehdi Cayenne — un « couscous » où s’enchevêtrent des ingrédients hip-hop, des épices post-punk, des rondelles de folk et de funk, et des carrés électro pop — s’avère à l’image du gugusse qu’on connaît sur scène : coloré, survolté, joyeusement décomplexé. Radieux et irradiant.

Le musicien algéro-franco-canado-nomade est dans une période faste d’écriture. En deux ans, « j’ai écrit et enregistré 80 chansons au moins. Ce qui ne veut pas dire qu’elle sont toutes bonnes, loin de là, mais j’ai beaucoup écrit [et fait] énormément de recherche sonore ».

Le disque a été enrgistré entre Vancouver, Montréal, l’Outaouais (avec ses vieux complices Charles et Olivier Fairfield) et Paris (au studio La Frette, un manoir qui a déjà vu passer les Arctic Monkeys et Nick Cave, entre autres légendes... et sources d’influence Cayennesques).

Les 13 titres retenus sur le disque ont connu un nombre incalculable de versions, avant de trouver leur aboutissement. « Comme je coréalisais l’album — et que c’est moi, cette fois, qui tenait le cap — j’ai vraiment pu exercer un discernement quant à ce que je voulais garder, ce qui tenait le mieux sur l’album », dit-il. Et d’ajouter : « Ce qui doit avoir l’air paradoxal, vu que l’album est très éclectique... »

« Mehdiation culturelle »

Mais les paradoxes, ça ne le dérange pas. Et « ce mélange de joie et douleur, ça me parle. »

S’il se dit particulièrement « fier » de ce bébé, c’est parce qu’il pense être « arrivé à faire quelque chose qui me représente bien, quelque chose d’unique — même si je suis conscient que l’originalité, par définition, n’est pas vraiment un patrimoine dont on peut se réclamer, en musique. »

« Moi qui suis d’habitude toujours insatisfait de mon son, j’essayais d’arriver à quelque chose de plus près de ce que j’écoutais, et surtout de plus proche du paradoxe que je vis dans mon identité [multiculturelle]. Le paradoxe culturel que j’incarne se retrouve dans la musique que j’écoute et dans celle que je fais », poursuit le musicien algéro-parisien-franco-ontarien aux azimuths montréalais.

Ainsi, l’album comporte « plein de termes de l’Acadie et de l’Ontario, d’expressions idiomatiques qui viennent de la France et au monde arabe », illustre-t-il.

Bien que Radio Batata parte dans toutes les directions musicales, et que les chansons ne cherchent pas à épouser les « formats » des ondes commerciales, son potentiel radiophonique est manifeste. Les mélodies sont immédiates, accrocheuses, et particulièrement dansantes.

J’écoute beaucoup de hip-hop expérimental, de musique africaine moderne ou traditionnelle, et un vaste catalogue de trucs très divers, du pop au rock...

« Réussir à faire danser les gens, c’est un impératif qui me tient à cœur. En général, je vise l’immédiateté, j’essaie de faire des chansons qu’on peut comprendre instantanément. Je sais pas si ça en fait un album “radiophonique”. En même temps, je sais que c’est pas du Spotify chorus, right ? La vérité, c’est que chercher à savoir si ça va marcher à la radio, ça ne fait pas vraiment partie de mon processus. »

Avec Radio Batata, « j’avais la volonté de m’éloigner du rock-folk et du pop. [...] Paradoxalement, c’est beaucoup plus dansant et plus pop » qu’avant, constate-t-il.

Mehdi Cayenne

Chroniques radio

L’album porte le même nom (moins le hashtag) que les capsules radio hebdomadaires que Mehdi Cayenne diffuse depuis quelques mois à travers le pays via les antennes d’ICI Radio-Canada (relayées sur les Internets sous forme de vidéos, grâce aux comptes Facebook et YouTube de de l’artiste). Non pas des émissions musicales, mais des chroniques parlées, dans lesquelles il se raconte « sans se la raconter », abordant en toute liberté, avec humour et poésie, des sujets qui relèvent à la fois de l’expérience intime et de l’enjeu de société : le temps, le travail, la route, les promesses, les murs.

« Il n’y a pas de corrélation dirtecte entre les chansons et les capsules, mais c’est dans la même mouvance que le disque : j’explore les mêmes thèmes, même si, évidemment, la musique exprime ce qui ne peut pas être dit en mots. Et puis c’est un peu le même style d’écriture. »

« Je suis très fier de ces chroniques, parce que ça va bien au-delà de ce à quoi on s’attend de la part d’un artiste », confie Cayenne. Lorsqu’on invite des artistes sur les ondes radio ou télé, poursuit-il, « ils sont juste là pour faire du vent, pour vendre leurs trucs. Ils surfent sur leur personnalité en faisant un peu d’humour léger, mais ils ne disent à peu près rien ». En « représentation de soi », ils se contentent invariablement de « faire du bruit », estime-t-il.

Mehdi Cayenne voit ses capsules Radio Batatiennes comme une forme de résistance à l’ère du vide, ou de la parole en creux. « Il y a aussi de l’humour et de la légèreté, dans mes chroniques, mais il y a plus que ça : sans avoir la science infuse, j’essaie de formuler de véritable idées. »

L’album aussi, dit-il, est le produit d’une démarche similaire. D’une quête non pas de sens, mais de pertinence.

Un peu en réaction à Aube, qu’il perçoit aujourd’hui comme « un album très nombriliste — ou intimiste, si on veut être gentil, et faire dans l’euphémisme gratifiant », Mehdi Cayenne veille à ce que le propos de ses chroniques — comme celui de ses récentes chansons — posent « un regard tourné vers l’extérieur », même si, il n’est pas dupe, ce regard « s’exprime forcément à travers le prisme de ma subjectivité ».

« Et c’est aussi une exploration de la démarche artistique, parce que quand tu fais 50 chroniques, tu dois essayer de varier les approches narratives : lyrique, absurde, informative, etc. Cette recherche se retrouve aussi sur l’album. »

Pour l’instant, il n’en a signé qu’une petite vingtaine. Son but avoué est de les publier plus tard sous forme de recueil.

Après son avant-première ottavienne à la Quatrième salle du CNA, Mehdi Cayenne lancera son disque à Montréal (le 21 février, au Ministère, lors d’un spectacle gratuit) puis en Estrie (le 22, à Coaticook). Sa route le conduira ensuite à Sudbury, avant de rperendre l’avion en direction dela France, pour une nouvelle tournée européenne prévue en mars.

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POUR Y ALLER

Quand ? 15 février, à 20 h 30

Où ? Centre national des arts

Renseignements : 1-888-991-2787 ; ticketmaster.ca