À gauche, Pierre Chrétien, le leader du Souljazz Orchestra, composé (de gauche à droite) de Marielle Rivard (percussions), Steve Patterson (saxophone ténor), Ray Murray (saxophone baryton), Zakari Frantz (saxophone alto) et Philippe Lafrenière (batterie).

Plaisirs manifestes de Souljazz Orchestra

« Pas besoin de chercher bien loin pour trouver des inégalités », nous susurrait Pierre Chrétien, en septembre 2017. Avec sa bande le Souljazz Orchestra, il venait d’endisquer une chanson évoquant son voisin, Abdirahman Abdi, mort sous les coups de policiers d’Ottawa.

D’origine somalienne, M. Abdi est mort dans cette rue que le musicien arpente chaque jour. Une arrestation musclée : il a succombé à une crise cardiaque qui aurait été causée par les coups de policiers, selon l’acte d’accusation.

Ce fait-divers sordide, dont la cause est actuellement entendue devant les tribunaux, avait inspiré au Souljazz la chanson Hollas Hollas.

Mais Pierre Chrétien n’en avait pas fini avec la violence policière « injustifiée ». Sur son 9e album, Chaos Theories, paru la semaine dernière, le sextet world-jazz en remet une couche sur la nécessité de policer les forces de l’ordre, au fil de la chanson « Police the Police ».

Un vieux thème cher à la vague punk. Ce morceau on ne peut plus contestataire est à l’image de toutes les chansons qui s’égrènent au fil de ces « Théories du Chaos », disque dont la pochette arbore la silhouette d’une crête punk non équivoque.

Le poing en l’air

Car le Souljazz Orchestra a poussé une coche plus loin le plaisir du manifeste politique... Cette fois, les flèches qu’il décoche ciblent Donald Trump (via House of Cards, aux beats furieusement disco) et les nantis (dont on brosse un portrait peu reluisant sur General Strike et Slumlord, dénonciation des propriétaires sans scrupules. Bref, des ritournelles à faire brandir les poings dans les airs, en cette période démocratiquement et économiquement « particulièrement troublée », à l’heure où « les bateaux coulent », et où même les médias écrits ne sont plus à l’abri, constate-t-il.

Sans bien sûr se départir de ses traditionnels atours mélodiques – rythmiques afrotropicales, claviers festifs, cuivres enfiévrés – la formation a mis ses instruments à l’heure de Londres, du punk, du ska et du 2-tones des années 70 et 80, pour asséner cette nouvelle série de messages cherchant à remettre en question l’ordre établi. Ou « brasser la cage » de la « pyramide sociale », dira M. Chrétien, auteur-compositeur en chef de la bande. On devrait sans doute dire « bardasser le bateau » et « faire des vagues », ce qu’incite à faire le titre Boat Rockers de ce disque qui est aussi le premier album du groupe ottavien à ne pas commettre une ou deux chansons en français.

« L’influence du groupe Police se ressent sur Wargames », pièce musclée mais lustrée où il est question de rivalités militaires entre superpuissances nucléaires... que Chrétien réduit à « un jeu ou chaque chef d’État veut montrer qu’il pisse le plus loin, ou qu’il a la plus grosse b... », dit-il en maniant une ironie que ne renierait pas Joe Strummer.

Afro-punk

Mais parce qu’il n’est pas question pour le toujours très vintage Souljazz de se contenter de sonorités anciennes, Chaos Theories baigne aussi dans l’afro-punk, courant récemment remis au goût du jour, même si sa source réelle remonte aux années 70, rappelle Pierre Chrétien, en citant la musique punk d’Afrique du Sud, le groupe Death de Detroit, ou encore les Dead Kennedys, « qui avaient un batteur noir » (DH Peligro) dès leurs débuts, en 1981.

Chrétien, qui n’a jamais aimé se contenter de « copiller », sourit en confessant être « arrivé au punk très, très tard, dans ma vie. Je n’écoutais même pas vraiment de rock, en fait ». Par contre, « la tendance afro-punk » qui a « récemment repris de l’essor » parle à ce polyvalent musicien qui se repaît d’afrobeat depuis des décennies.

« Beaucoup d’artistes afro-américains se tournent (en ce moment) vers la musique punk, en proposant de nouveaux genres de fusions musicales super intéressantes. Alors je me suis demandé : “Si nous autres, on devait s’attaquer à l’afro-punk, comment on ferait ça ?” Et on s’est logiquement tourné vers des groupes plus funky, comme The Clash, plutôt que les Sex Pistols ou les Ramones, qui n’ont pas grand-chose de funk », explique-t-il en rigolant.

Sur Slumlord, on peut par exemple entendre la voix du saxophoniste Ray Murray (l’un des trois saxos du band), qui a des origines jamaïcaines, se laisser aller à un petit toasting. Le toasting, c’est ce genre de « rap jamaïcain », un flow qui perçait de temps à autres les chansons reggae, et qui aurait largement contribué à la naissance du hip-hop, dans les années 70, retrace Pierre Chrétien.

Qu’on se rassure : le Souljazz a conservé sur ce disque son ADN « jazz-roots-tropical », même si cela est « moins mis en évidence » sur Chaos Theories.

« Il y a sur ce disque des éléments super nouveaux » — qu’on trouvera sur Police the Police », un coupé-décalé » typique de ce qui embrase la Côte d’Ivoire depuis une dizaine d’années, ou sur Charlie Foxtrot, aux sonorités très contemporaines, faites de dub-step et de trap, illustre Pierre Chrétien — « et des trucs inspirés des 40 dernières années » ou « qui rappellent les genres punk, disco, boogie des années 80 ».

Musicalement, ce n’est donc pas un album punk à proprement parler.

Le Souljazz ne fait ici qu’assumer, « un peu plus » mais à peine plus, « l’esprit punk qui (l’a) toujours caractérisé », estime Pierre Chrétien en listant les titres les moins équivoques des précédents albums du groupe : Manifesto, Solidarity, Resistance, Freedom No Go Die.

Le groupe lancera son album dans son fief ottavien, le Babylon Nightclub (317, rue Bank), le 20 septembre, avant de partir en tournée européenne.

À l’issue d’une vingtaine de dates, la bande viendra faire le tour du Québec en novembre, avec des arrêts prévus au Blacksheep de Wakefield (les 2 et 3), puis Sherbrooke (le 21 à la Petite Boîte Noire), Montréal (le 22 au Groove Nation) et Québec (le 23 à l’Anti).

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POUR Y ALLER

Où ? Babylon Nightclub

Quand ? Vendredi 20 septembre

Renseignements : babylonclub.ca ; 613-594-0003

«Chaos Theories» de Souljazz Orchestra

Le disque Chaos Theories a été enregistré au Metropolitan Studios d’Ottawa de Jason Jaknunas (qui s’était déjà occupé des huit galettes précédentes) du Souljazz Orchestra. Mais la bande est allé le faire matricer à Londres, principalement pour peaufiner la qualité du son de la version vinyle... jugée fondamentale en cette ère où les disques compacts ne se vendent plus.

« Le cutting lathe (la tour de coupe) qu’ils ont utilisé, ils l’ont hérité des studios Motown. C’est la même machine qui a coupé What’s Going On de Marvin Gaye et Songs In the Key of Life, de Stevie Wonder », relate le chanteur et claviériste Pierre Chrétien. Ensuite, c’est Columbia Records qui l’a récupérée « Et là, elle a coupé Thriller de Michael Jackson, avant de traverser l’océan. Et Couper Chaos Theories de Souljazz Orchestra. Ça ne signifie rien, c’est juste une machine, mais c’est juste comme... cool ! » poursuit-il, tout sourire.