Pierre Lapointe

Pierre Lapointe, rockeur improbable

SAGUENAY — Quelques heures après la sortie de l’album «Ton corps est déjà froid», Pierre Lapointe pouvait s’estimer satisfait. Après s’être fait tirer l’oreille par les gens d’Audiogram, plus convaincus que lui de la pertinence de sortir ces chansons créées il y a trois ans, il a pris connaissance des réactions des fans et constaté que cet ovni musical avait touché une corde sensible.

« Je suis agréablement surpris, alors que je ne voulais pas faire de vagues avec ça, à l’origine. Je n’entretenais aucune attente, mais tant mieux si ça fait parler », a souligné le chanteur, alors qu’il s’apprêtait à donner un premier spectacle en Abitibi avec ses frères de studio, dans le cadre du Festival des musiques émergentes tenu la fin de semaine dernière. Pour donner une idée du caractère éphémère de ce projet aux accents rock, l’ensemble de la tournée se résumera à cinq sorties. Ensuite, on passera à un autre appel.

« Ça va mourir de sa belle mort parce que cet album, je le vois comme une petite bulle. J’ai aimé l’idée de le sortir de manière spontanée, mais le 12 septembre, je m’envole pour Paris, où je vivrai pendant quatre mois. Je reviendrai alors au disque précédent, La science du cœur, ce qui sera aussi le cas à mon retour au Québec, au début de 2019 », note Pierre Lapointe.

Entre rock et punk

Pour comprendre cet apparent détachement, il faut remonter au jour où il a proposé à son vieux complice, Philippe Brault, de plancher sur des compositions rock. C’était pour la beauté du geste, pourrait-on dire. Une expérience pour voir comment l’artiste allait décanter ses fréquentations rock étalées sur quelques décennies, les enregistrements de groupes tels les Buzzcocks, les Ramones, Blur, Violent Femmes, les Kinks et ceux qui ont animé la scène punk et post-punk en Allemagne. 

« Sans me prendre au sérieux, je trouvais important de voir ce que ça donnerait. Au début, on pensait qu’on faisait du punk, mais on m’a dit que c’était plus proche du rock garage. C’est agressif, mais très joyeux. De petites bombes de joie », remarque l’auteur de Chienne chimère. Adepte du small is beautiful, il a pondu ces brûlots en se montrant économe de son temps. Plusieurs pièces ne font pas deux minutes, en effet, un format qu’affectionnaient les Ramones.

« Ce qui m’a plu, c’est d’y aller à fond et que ce soit comme des vitamines. On les avale et c’est fini, illustre Pierre Lapointe. Je préfère créer une chanson courte qui laisse un peu sur sa faim qu’une longue qui risque de lasser, ce qui m’a amené à être plus concis. » L’exception fut Décompte, la composition qui ferme le disque. Ce jam est né du besoin d’atteindre le seuil de 30 minutes afin de répondre aux critères d’un programme de subvention.

Défoulement

Si le résultat est satisfaisant, de l’aveu même du leader des Beaux Sans-Cœur, c’est parce qu’il y avait du talent autour de lui, des camarades en qui il a pu placer sa confiance. « On a fait 10 minutes de n’importe quoi et c’est beau », raconte Pierre Lapointe, qui a constaté au fil des répétitions que ça défoule, faire du rock live.

Il croit cependant que cette escapade au pays de la guitare électrique ne l’a pas changé. Elle s’imbriquerait même à l’intérieur de son corpus, ce dont témoigne sa gestation parallèlement à celle de La science du cœur, dont la forme est pourtant différente. « Tout ce que je fais est le résultat de ce que j’ai produit auparavant et aura un impact sur les futures créations, avance l’artiste. Tout s’influence. Tout est relié et c’est pourquoi ça ne m’a pas dérangé d’enregistrer les deux albums en même temps. C’était fluide. »

Ses attentes étant déjà comblées, il anticipe sereinement la fin des cinq spectacles qui prêteront vie à Ton corps est déjà froid. Même si cet album a suscité un buzz, l’homme a suffisamment d’expérience pour savoir qu’une fois complété le cycle de La science du cœur, à l’aube du prochain été, d’autres enregistrements auront franchi le mur du son.

Néanmoins, la possibilité existe, même minuscule, d’une deuxième vie pour la tournée rock. Et d’une certaine manière, la décision appartient au public. « On ne dit pas non à un succès. Si la demande demeure présente dans quelques mois, je n’écarte pas la possibilité de reprendre le spectacle, mais j’en doute », affirme Pierre Lapointe.

Pierre Lapointe sera de passage à Gatineau le 14 février 2019. Si le spectacle annoncé est La science du cœur, on présume qu’il se laissera tenter par les chansons de Ton corps est déjà froid, et qu’il débordera un peu sur ce nouvel album.

Pierre Lapointe, son vieux camarade Philippe Brault et les autres membres  des Beaux Sans-Cœur, Nicolas Basque, Vincent Legault et José Major

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ESTHÉTIQUE LÉCHÉE

L’une des raisons qui ont poussé Pierre Lapointe à sortir l’album Ton corps est déjà froid, comme le souhaitait sa compagnie de disques, tient aux possibilités visuelles qu’il laissait entrevoir. « Ce qui m’a convaincu, c’est le fait qu’on m’a confié la direction artistique », dit celui qui suit de près ce qui passe dans les musées, les galeries et même au-delà. Dans le cadre de ce projet, par exemple, il a été heureux de pouvoir compter sur les services de Derek Rippe, de Cute Brute. C’est lui qui a créé l’imagerie rétro de la pochette. « Ça fait penser aux Beatles à l’époque de Yellow Submarine. C’est bien d’avoir un ton léché pour un enregistrement qui a été fait si rapidement », remarque le chanteur.

Il y a également les vêtements blancs, à franges, que verront les rares personnes qui assisteront au spectacle et celles, plus nombreuses sans doute, qui visionneront le clip illustrant la pièce titre, réalisé par le studio Bien à vous. Eux aussi ramènent les fans loin dans leurs souvenirs. Les plus vieux auront une pensée pour Cher, qui, dans sa première vie, fut une vedette pop portant des créations souvent extravagantes.

La facture visuelle de Ton corps est déjà froid, signée Derek Rippe, de Cute Brute, renvoie à l’esthétique de certaines pochettes des Beatles.

« On n’avait pas de budget et pourtant, il y a quelque chose de fort dans le travail effectué par les gens de OWN, une maison belge qui collabore avec de grandes compagnies comme Louis Vuitton. À eux comme aux autres, je donne toujours la même consigne, soit de me surprendre, parce que j’aime que les créateurs soient libres de faire ce qui leur chante. Ils trouvent ça cool parce que dans le contexte où ils évoluent, c’est rare qu’on leur donne carte blanche », affirme Pierre Lapointe.

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POUR Y ALLER

Où : Maison de la culture

Quand : Jeudi 14 février 2019, 20 h

Renseignements : 819-243-2525 ; salleodyssee.ca