Rayannah en spectacle au Centre national des arts d’Ottawa.

«Nos Repaires» de Rayannah: décharge électro

Ce n’est pas si un hasard si Rayannah fait paraître son premier album un 8 mars. Nos repaires traite d’équité entre les sexes, mais pas que. « Je voudrais être aussi diversifiée dans mes propos et aussi libre de parler de ce que je veux que tous mes collègues. »

En 2013, avant même l’apparition de son EP Boxcar Lullabies (2015), l’auteure-compositrice-interprète franco-manitobaine et son amie se sont lancées sur les routes de France. Le plan: 1000 kilomètres sur deux vélos baptisés Delphine et Marylou.

La liberté. Leur Tour de France à petite échelle.

Sauf qu’une série de rencontres déplaisantes ont ponctué le voyage. Les deux ont été bombardées de mises en garde sur leur condition de jeunes femmes « vulnérables » car seules en voyage — merci, elles ne le savaient pas — de la part d’une foule d’étrangers. Un vendeur condescendant. Un couple probablement bien-pensant, mais infantilisant. Et la goutte d’eau qui fit déborder le sac d’hydratation : un troupeau de badauds paternalistes au possible, voire agressifs, auxquels les filles avaient seulement demandé leur chemin.

La réponse à ces mauvaises langues aura mijoté six ans. Delphine et Marylou, le titre le plus énergique de Nos repaires, assemble en courtepointe les commentaires envahissants reçus au fil des années et les parodie pour en montrer le ridicule.

« On attribue tellement de responsabilités aux femmes pour ne pas qu’elles se fassent agresser plutôt que de mettre la responsabilité sur les agresseurs, détaille la musicienne depuis son chez-soi, à Winnipeg. J’étais à vélo après cet incident et la chanson me tournait dans la tête. Je me disais que ça ne se pouvait pas que ce soit le message qu’on livre aux gens ; qu’à cause de son identité de genre, on ne devrait pas partir en vélo, ou encore prendre une job, déménager dans un certain quartier, se lancer dans une nouvelle carrière… C’est fou à quel point tous ces différents messages s’accumulent et créent un environnement hostile pour les femmes et les personnes de genre non conforme ! »

« Pour moi, écrire est l’équivalent de frapper un punching bag », décrit l’artiste. Nos repaires est le journal intime de ses dernières années, tantôt rageur, tantôt peiné, tantôt contemplatif. Du moins, c’est ce que l’on s’imagine — et qu’elle confirme. Sans l’évoquer directement, elle pointe du doigt l’indifférence qu’elle a ressentie après avoir « goûté à trop » et cessé de s’émerveiller (Nos repaires) ou contre les attentes disproportionnées envers les femmes par rapport aux hommes (Tu ne me reconnais pas [I] et [II]). Sa plume joue à la fois dans l’imagé et l’abstrait en faisant émerger des lieux communs où ses expériences personnelles font écho à celles universelles.

Tout à l’envers

Dans Nos repaires, la musicienne hors catégories, en nomination dans trois catégories au prochain gala Trille Or, exploite et décline en dix titres la sonorité électro qu’elle a peaufinée au fil des ans. Virtuose de la pédale loop, qui permet d’enregistrer des séquences et de les superposer, la diplômée en jazz de l’Université du Manitoba utilise ses cordes vocales comme matière première pour tisser un univers sonore en plusieurs strates, tantôt dense, tantôt épuré. Lorsque sa voix ou son souffle n’accompagnent pas la mélodie, la femme-orchestre confectionne ses propres arrangements au piano, aux synthétiseurs et à aux percussions. Des envolées de cordes et de cuivres complètent le tableau, touffu et enveloppant. Dans son ensemble, l’opus plane dans ce panorama électro bilingue, presque cinématographique, passant de la méditation à l’intensité en de longs crescendos ciselés.

Il y en a eu, du chemin, pour l’artiste franco-manitobaine depuis Boxcar Lullabies. Du chemin et des kilomètres. Ses cinq chansons ont été l’élément déclencheur de trois tournées en Europe et de « beaucoup, beaucoup » de spectacles partout au Canada. À l’aube du lancement de son premier album complet, déjà, des publics l’attendent à Genève, Paris et Berlin ; un agenda à faire pâlir d’envie des musiciens plus prolifiques. « Beaucoup de chansons qui sont sur (Nos repaires) ont évolué sur la route et grandi à travers mes performances sur scène, expose l’avaleuse d’asphalte. J’ai un peu tout fait à l’envers. »

Et entre tous ces allers-retours, quelles contorsions ont été nécessaires pour caser à son agenda la confection de l’album ? « Attache ta tuque ! » Le récit rocambolesque que raconte la musicienne, pour le résumer, s’étend sur deux ans. Au prologue, dix jours sont consacrés à enregistrer les prototypes des chansons quelque part dans un chalet « où il n’y avait rien d’autre à faire » avec le Fransaskois Mario Lepage (Ponteix). L’épopée envoie ensuite valser la protagoniste dans un studio d’enregistrement à Winnipeg et dans l’Est ontarien, chez Frédéric Levac (Pandaléon), à l’étape du mixage.

« On a vraiment pris notre temps pour chaque chanson ; ça a pris des heures et des heures pour peaufiner tous les petits sons, la moindre petite chose. C’est une œuvre d’amour et de détails. J’espère que l’album va amener les gens quelque part et les faire sortir ou les ramener dans leurs Repaires, dans le sens que ce soit tout autant familier qu’étrange. »

Rayannah lancera son album en duo avec Ponteix au Centre national des arts d’Ottawa le jeudi 11 avril.

POUR Y ALLER :

Quoi ? Ponteix et Rayannah

Quand ? Jeudi 11 avril, 20 h 30

Où ? Centre national des arts

Renseignements: nac-cna.ca