En 2016, Mélissa Laveaux a remis les pieds en Haïti pour la première fois en vingt ans.

Mélissa Laveaux, prophète en son pays

Les trompettes de la renommée ont été particulièrement bien embouchées pour « Radyo Siwèl ». Depuis sa parution, il y a un an, le troisième album de Mélissa Laveaux s’est illustré sur la longue liste 2018 du prestigieux prix Polaris et dans les palmarès de fin d’année du « Guardian » et du « Devoir ». Le 9 février, la Parisienne d’adoption fera goûter à sa recette (gagnante) pour la première fois à Ottawa, où elle a grandi.

Ce seront des échantillons de siwèl — le mot créole pour désigner des cirouelles, une variété de prunes — que l’on pourra déguster à la Quatrième salle du Centre national des arts après une prestation du Torontois Kyris. Habituellement entourée de deux autres musiciens, Laveaux montera seule sur scène, « une formule dans laquelle je suis très à l’aise », a assuré l’auteure-compositrice-interprète depuis la capitale française, où elle habite depuis 2008. Un deuxième arrêt dans sa tournée est prévu le 12 février, à l’église de Quyon.

À chaque retour à Ottawa, un constat s’impose : « Les gens ne parlent toujours pas le créole, et je suis surprise ! », blague la trentenaire née à Montréal de parents haïtiens. Façon de dire qu’à chaque spectacle, elle prend soin de traduire et d’ouvrir la porte de l’univers de Radyo Siwèl, son premier projet entièrement en créole. Sur cet opus, l’artiste donne une nouvelle teinte pop, groovy et envoûtante, à des chansons haïtiennes populaires au cours du siècle dernier, et particulièrement lors de l’occupation américaine de 1915 à 1934.

En ces temps d’invasion, la culture a servi d’arme de résistance brandie par des musiciens, dont le compositeur classique Ludovic Lamothe et le chansonnier Auguste de Pradines, et par les bann’siwèl, des orchestres folkloriques qui colportaient des chansons populaires dans des zones rurales — là où poussent les siwèl. Ils appelaient en renfort les divinités vaudoues dans des textes à double sens coquin (Lè ma monte chwal mwen), se moquaient des Américains en prenant comme bouc émissaire une certaine Angelique, femme d’un lieutenant-colonel renvoyée aux États-Unis en raison de problèmes conjugaux (Angeli-ko) ou invitaient à manifester sur des airs de carnaval pour que soit libéré Joseph Jolibois, journaliste incarcéré à répétition pour avoir critiqué l’occupation (Jolibwa). Sauf que le dénonciateur était déjà décédé…

Retour(s) en Haïti

En 2016, Mélissa Laveaux a remis les pieds en Haïti pour la première fois en vingt ans pour collecter les bribes de cette mémoire dispersée. Bouts de chansons, disques et partitions ont servi de matière première à son collage auquel Drew Gonsalves, pilier du groupe Kobo Town, a ensuite ajouté sa couche de vernis personnel.

Le « vernissage » haïtien a eu lieu à Port-au-Prince en juin dernier. Verdict : l’accueil a été positif. « Ce sont des chansons qu’on chante tout le temps et qu’on trouve ringardes, un peu cheesy, admet-elle. Ces chansons ont une forme de vie autre que moi, parce qu’elles ont plus de 100 ans. Les plus âgés étaient très contents de retrouver ces chansons de leur enfance. Ceux d’âge moyen, elles sont un peu désuètes pour eux, et pour ceux qui ont mon âge, on les connaît encore moins, et du coup, on ne connaît pas le symbolisme qu’il y a derrière. »

La chanteuse avait été avertie : une amie l’avait prévenue qu’elle n’était « pas assez haïtienne » pour s’approprier ces chansons. « Je n’ai pas honte d’avoir proposé ce projet ; je pense qu’il est valide, affirme l’artiste. J’ai conscience d’être privilégiée, parce que je suis d’origine haïtienne et que j’habite en Occident, et donc qu’on me donne beaucoup de place, plus de visibilité pour créer et produire mes idées. »

« Plein de chanteurs haïtiens reprennent ces chansons. Je sens effectivement une forme de culpabilité vis à vis de la visibilité qu’on m’offre par rapport à d’autres. Mais je pense que j’ai autant le droit qu’eux de reprendre ces chansons. Peut-être pas de devenir milliardaire avec ! »

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POUR Y ALLER

Quand ? 9 février, 20h30

Où ? Centre national des arts

Renseignements : nac-cna.ca