Pendant la pause qu’il s’est accordée, Louis-Jean Cormier (ici dans son studio) a voulu rouvrir le dialogue avec son père, qui s’est beaucoup imposé comme fil conducteur de ses nouvelles chansons.

Louis-Jean Cormier: Au nom du père

Cinq ans après Les grandes artères, Louis-Jean Cormier revient à l’avant-plan avec Quand la nuit tombe, un troisième album solo où il a complètement délaissé la guitare et où il prend parole d’une manière plus directe que jamais pour s’adresser à son père, beaucoup, mais aussi à son fils, à sa compagne ou à lui-même.

Lorsqu’on lui souligne en entrevue le sentiment de transparence qui se dégage de ses nouvelles chansons, l’auteur-compositeur-interprète acquiesce. «J’ai ce feeling-là aussi, avance-t-il. C’est là que j’ai probablement mis le plus mes tripes sur la table. Mais ce n’était pas prémédité. Ça s’est fait naturellement. J’ai l’impression que j’ai beaucoup changé depuis cinq ans. Ç’a passé vite, mais là-dedans, il y a eu de gros changements au niveau personnel.»

Il évoque une rupture amoureuse et la rencontre d’une nouvelle compagne, puis une fatigue professionnelle qui l’a poussé à s’éloigner des projecteurs pendant un moment. «J’ai peut-être frôlé le surmenage», confie le musicien, qui avait besoin d’un temps d’arrêt. «Ça venait d’un désir de me reconstruire, ajoute-t-il. Il y avait quelque chose d’un peu amoché dans mon volet personnel ou amoureux. Mais j’avais aussi une volonté de vivre. Je voulais regarder mes enfants grandir… De faire le mammifère, de faire le lion : m’écraser et regarder ce qui se passe. Ç’a fait du bien. Et aussi de voyager pour autre chose que pour aller faire des spectacles...»

Retrouver le paternel

Pendant cette pause, Louis-Jean Cormier a aussi voulu rouvrir le dialogue avec son père, qui s’est beaucoup imposé comme fil conducteur de ses nouvelles chansons. Marcel est directement cité dans les remerciements de Quand la nuit tombe. Mais s’il avait pu, son fils lui aurait sans doute plus directement dédié l’album. Louis-Jean Cormier a subitement perdu son père en début d’année, avant même d’avoir pu lui faire entendre ces pièces.

«Le décès de mon père m’a sauté un peu au visage, déclare-t-il. La journée de son décès, j’écoutais la dernière version du mastering pour donner mon accord. Aïe, aïe, aïe… Et la pochette était déjà partie à la presse, donc je n’avais pas l’option de dire : “Je dédie cet album à mon père”. Mais en même temps, il est là à travers toutes les chansons, je trouve ça étrange. Même le titre de l’album, Quand la nuit tombe, est assez prémonitoire. Mais bon, ceci dit, c’est un disque qui est rempli de lumière et de constats sur la société en général.»

Dès le départ, l’idée de son père, ancien religieux qui a défroqué pour fonder une famille, était immuable dans l’esprit de Cormier. «Ç’a meublé beaucoup ma sabbatique, raconte-t-il. Mon père était vieillissant. Il était rendu à 85 ans et on le sentait un peu fader ces derniers temps. Je voulais régler des trucs avec lui, parce que je le trouvais de plus en plus impatient et rigide. Je trouvais que ça l’éloignait de toute la spiritualité qu’il a vécue dans sa vie, d’abord dans sa vie cléricale. Mais après, ç’a avait toujours été quelqu’un de très patient et très doux. Même s’il était très droit.»

Louis-Jean Cormier a trouvé une résonance dans sa propre vie, lui qui a cherché un état plus méditatif, notamment durant sa pause. «Lui, je le voyais s’éloigner de ça. On a quand même réglé des cas ensemble et ç’a été le fun. Je voyais en mon père une source d’inspiration pour ce disque-là.»

À travers Marcel est arrivé le thème de la religion, pour lequel l’artiste a trouvé de l’inspiration. «Clairement, la religion — et toute forme de religion — aujourd’hui amène souvent plus de problèmes que de solutions. Je me suis dit que j’allais trouver le moyen d’en parler, mais aussi par le biais de choses tangibles que je connais. Mon père devenait une sorte de conducteur tout désigné pour ça. Mais il nous a fait faux bond et il a changé un peu le sens de certaines chansons par après.»

Ça se manifeste notamment dans la chanson Croire en rien, qui détaille cette dichotomie.

«[Elle est] arrivée en 10 minutes. C’est une lettre hyper personnelle à mon père où je lui dis que je me retire de la religion, après avoir pesé le pour et le contre. J’ai l’impression que ça ne sert pas à grand-chose. Je vais plus croire en moi-même et au bien-être de ceux qui m’entourent.»

Dans cet album, Louis-Jean Cormier assume aussi son propre rôle de père en s’adressant à son fils, Édouard, dans la foulée du mouvement #MoiAussi. La question est venue de son fiston. La réponse est venue en chanson

«Grâce à lui, j’ai trouvé un angle de caméra qui me permettait de revenir sur à peu près tous les sujets que j’ai traités dans le disque, mais en passant par son regard à lui. Il m’avait demandé c’est quoi #MeToo. J’ai vulgarisé ça de mon mieux pour un petit gars de 9 ans. Quand il est parti, je me suis dit : “OK. Est-ce que tu me vois comme tous les machos, les Donald Trump de ce monde? Comme les hommes qui vendent de la schnoutte sur Instagram? Comme les pères absents?” La chanson s’est écrite en 15 ou 20 minutes.»

Louis-Jean Cormier a renoué avec le piano pour la création de ses nouvelles chansons. 

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UN ALBUM, ZÉRO GUITARE

Louis-Jean Cormier sort d’une année sabbatique qui n’en aura pas tout à fait été une. Il n’a pas boudé l’invitation de travailler avec Serge Fiori afin de revisiter son répertoire pour le spectacle Seul ensemble du Cirque Éloize. Il s’est aussi tourné vers le piano pour composer la musique du long métrage Kuessipan de Myriam Verreault. Et les choses ont fait boule de neige. 

«Ç’a été tellement salutaire. Je me suis assis au piano en me disant que j’allais composer pour le film. Mais chaque fois, il y avait une chanson qui naissait. C’est drôle, parce que c’est mon premier instrument. J’ai dû en jouer pendant 15 ans dans ma jeunesse et j’ai eu le temps pendant 20 ans de le désapprendre», évoque le musicien, qui raconte avoir tourné le dos au piano quand, à l’époque de son ancienne formation Karkwa, il a vu à l’œuvre le claviériste François Lafontaine, qui offre d’ailleurs de puissants synthétiseurs aux nouvelles chansons de Cormier. 

À un moment où il avait choisi de ne pas donner de spectacle et même de ne pas toucher à ses guitares — «Je me coupais les ongles de la main droite, tu imagines? Ça ne m’était jamais arrivé depuis des années!» rigole-t-il —, Louis-Jean Cormier a trouvé son plaisir au clavier… Mais aussi une grande source d’inspiration. «C’est comme si le piano me permettait d’ouvrir une porte vers une source infinie d’idées, note-t-il. Ce qu’on veut dans la création, c’est beaucoup de mettre la tête de côté. On veut vraiment y aller avec l’instinct et avec le cœur. Des fois, les instruments qu’on possède trop ou avec lesquels on a un bagage académique peuvent nous amener dans des zones un peu moins créatives.»

Aux dires de Louis-Jean Cormier, l’idée de complètement évacuer les guitares de son nouvel album est partie d’une «gageure de gars chaud» au même titre que celle qu’il a tenue de ne pas se raser pendant la production de l’album. «On est arrivé à un bout où j’aurais pu jouer dans ZZ Top et j’étais vraiment tanné», lance celui qui se dit content d’avoir d’autre part maintenu son embargo sur la six cordes. «J’ai réussi à le faire, observe-t-il. C’est ça qui est beau. Et c’est l’album le plus bougeant et le plus rock dans l’esprit que j’ai jamais fait. Il y a vraiment des tounes qui bûchent beaucoup, mais il y a zéro guitare.»  Geneviève Bouchard

Louis-Jean Cormier

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LA HAINE DÉNONCÉE

Les nouvelles chansons de Louis-Jean Cormier ont été nourries de voyages, notamment en Éthiopie, où il a suivi les racines de sa compagne, l’animatrice Rebecca Makonnen. Le périple l’a inspiré musicalement, certainement. Mais celle qu’il décrit comme sa «muse» lui a ouvert les yeux sur une réalité bien locale, qu’il exprime dans la chanson Les poings ouverts, avec la collaboration de David Goudreault. 

«Ça parle de cette prise de conscience que j’ai eue sur le milieu dans lequel je vis et sur mon coin de pays. Avant de partager ma vie avec une Éthiopienne, j’avais l’impression de vivre dans un pays super avancé, progressif et ouvert. Je me rends compte que ce n’est pas du tout le cas», déclare l’auteur-compositeur-interprète.

«Il y a beaucoup de monde qui a bien du bon sens. Mais il y en a aussi beaucoup qui vivent dans une forme de naïveté et d’ignorance. Ils peuvent être tellement méchants sur les médias sociaux. Ma blonde peut recevoir chaque semaine des messages comme :“retourne dans ton pays”. C’est vraiment violent. C’est intense de découvrir ça à 39 ans.»  Geneviève Bouchard