Mike Sawatzky

L’esprit des Colocs... sans le nom

Après avoir accueilli l’humoriste Patrick Groulx et le groupe Emerson Drive, le Festival de la Curd plonge ce samedi à la belle époque des Colocs, qui débarquent en mode « retrouvailles » – oui, il s’agit d’une mention légale – pulsées par Mike Sawatzky.

Tous ceux qui ont eu le bonheur de voir ces Colocs retrouvaillés mettre le feu – métaphorique – au Parc des Cèdres d’Aylmer (c’était en juin dernier, à L’Outaouais en Fête) n’ont probablement qu’un seul désir : revoir la joyeuse bande dès que possible. Du moins en est-on convaincu, après avoir observé la foule chanter à tue-tête et sans pause l’intégralité d’un répertoire qui n’a jamais vraiment quitté nos synapses collectifs.

Certes, deux des habituels Colocs – l’harmoniciste Guy Bélanger et le percussionniste El Hadji (Élage) Diouf – ne peuvent pas participer à cette petite tournée estivale, à cause de leur propre calendrier de spectacles, déjà très plein. Mais on ne pourra pas dire que la bande manque de complices, elle qui se déplace à neuf musiciens (avec les danseurs de gumboot, le groupe peut monter jusqu’à 15 personnes), dont deux batteries. On y retrouve Jason Hudon (franchement impressionnant, le jeune homme scate vraiment comme André « Dédé » Fortin, qui fut la voix et figure emblématiques des Colocs) au chant et à la seconde guitare, exactement « comme le faisait Dédé », précise M. Sawatzky.

Lui qui se considère comme le seul membre encore en vie du noyau de compositeurs des Colocs (décédé en 1994, l’harmoniciste Patrick Esposito di Napoli complétait ce trio), assure aussi la direction musicale de la dynamique bande et produit les « retrouvailles » scéniques.

Bisbille juridique
Si on écrit « retrouvailles », c’est parce c’est légalement nécessaire. Mike Sawatzky a dû acheter une « licence non exclusive » pour utiliser le nom des Colocs. Sans cette mention, il ne peut arborer le nom. Le guitariste a perdu la bataille juridique qui l’a opposé à la succession d’André Fortin, laquelle détient le nom (la marque de commerce) des Colocs.

Le principal administrateur de la succession de « Dédé » est Réal Fortin, l’un de ses frères aînés, qui s’insurge depuis 18 ans contre le fait que de nombreux groupes hommages aux Colocs s’approprient selon lui indûment l’œuvre du chanteur. « Certains anciens Colocs cachent [le nom de Dédé], essaient par toutes sortes de distractions et camouflages de noms trompeurs de s’approprier l’œuvre », avait-il martelé en 2016, au Festival international de la chanson de Granby, ce en considérant cela comme un « manque de respect ».

De son côté, rappelant le rôle essentiel qu’il a joué dans la composition de nombreuses pièces des Colocs, le guitariste déplore l’opportunisme des ayant-droit.

Après la mort d’André Fortin, survenue en 2000, « on n’a pas joué pendant 9 ans, par respect pour le public et pour Dédé ; on était en deuil », rappelle Mike Sawatzky. La sortie du film Dédé à travers la brume, en même temps que celle du single La comète (chanson reconstruite à partir de maquettes de Dédé), en 2009, a changé la donne : les Francofolies leur demandent de remonter sur scène. « La première fois qu’on a joué sans Dédé, [aux Francofolies], on a vraiment eu de la misère », se souvient-il.

Mais ce spectacle inattendu aura tout de même réussi à attirer quelque 100 000 spectateurs, se remémore Mike Sawatzky. « C’est en voyant ça qu’ils [la succession] ont repris le nom, quand ils ont vu qu’il y avait de l’argent à faire avec ça... »

« Mike a composé de nombreuses chansons, c’était un membre important des Colocs, ce qu’on n’a jamais nié. Reste que 85 % de l’œuvre a été créée par Dédé, et qu’on avait tous les papiers pour le prouver », concède Réal Fortin au Droit. Le nom des Colocs, qui appartenait au chanteur, est désormais détenu par la succession. En outre, « Mike Sawatzky ne fait pas partie des fondateurs des Colocs, contrairement à ce qu’il prétend souvent », poursuit celui qui préférerait voir la bande évoluer sous le nom des Ex-Colocs.

« La voix du groupe »
Mike Sawatzky y voit une manœuvre vénale – et une forme de « harcelement » – de la part de personnes qui n’ont pas écrit la moindre note, et qui, grâce à de généreuses redevances, s’enrichissent aujourd’hui plus vite qu’il n’a le temps de mettre de côté l’argent nécessaire pour continuer à défendre sa cause devant les tribunaux. « Réal continue de retenir mes redevances », soutient-il, quitte à passer pour « un grincheux ».

Le Cirque du Soleil vient de créer un spectacle hommage aux Colocs, qui prend l’affiche ces jours-ci à Trois-Rivières. Son nom ? Juste une p’tite nuite, en référence à la chanson du même nom. Mike Sawatzky déplore n’avoir jamais été consulté pour ce projet. « Pourtant, j’ai coécrit cette chanson. Quand Dédé est arrivé avec la toune, il n’avait qu’un seul accord », illustre le guitariste. « Nous, les Colocs, on a toujours travaillé en collaboration, dans n’importe quelle circonstance. »

La décision des tribunaux ne rend pas justice à cet esprit d’équipe, soutient-il. « C’est la loi, mais ce n’est pas l’image des Colocs », poursuit-il, en laissant entendre qu’il n’a pas dit son dernier mot, juridiquement.

« Je ne suis pas le comptable du groupe. Je ne l’ai jamais été. Mais je suis la [véritable] voix du groupe », contrairement à Réal Fortin, estime le guitariste.

Réal Fortin ne l’entend pas du tout de cette oreille. Pour lui, « Les Colocs » n’étaient juridiquement rien d’autre que « les musiciens qu’André Fortin choisissait ». Or, deux semaines avant son suicide, « Dédé » s’apprêtait à mettre un terme aux contrats de ses musiciens. « Il m’a dit qu’il allait terminer les engagements de la saison de spectacles de l’an 2000 et arrêter Les Colocs, dissoudre son groupe, peut-être continuer avec son propre nom », expose le frère aîné. Bref, « je ne crois pas à un collectif parfait ou équitable ».

Au-delà de cette bisbille comptable, les ayants droits, les ex-Colocs et M. Sawatzky poursuivent exactement le même objectif : s’assurer que Dédé et son œuvre soient respectés, par-delà les limbes. « Et le public aussi », d’ajouter le guitariste...

Et, lorsqu’on voit la bande s’agiter sur scène, on doit bien admettre que l’esprit des Colocs est toujours là. Complètement là. Et cela, pas une seule décision de justice ne pourrait le contester.

POUR Y ALLER

Quand ? Samedi 18 août, 21 h

Où ? Festival de la Curd

Renseignements : festivaldelacurd.ca ; 613-321-0102