Martine St-Clair, Marie Michèle Desrosiers, Luce Dufault et Marie-Élaine Thibert
Martine St-Clair, Marie Michèle Desrosiers, Luce Dufault et Marie-Élaine Thibert

Les filles de calibre

Yves Bergeras
Yves Bergeras
Le Droit
Entre Vous et Nous, spectacle où Luce Dufault, Marie Michèle Desrosiers, Martine St-Clair et Marie-Élaine Thibert partagent la scène a été conçu un peu pour le plaisir de la virée de filles, un peu pour redonner ses lettres de noblesse au métier d’interprète, et beaucoup pour remercier un public resté fidèle à ces quatre grandes voix de la chanson québécoise.

En solo, en paire, en brelan ou en carré, les quatre dames rebrassent les cartes de leur répertoire respectif, revisitant ensemble, en chœur ou en harmonies, leurs plus grands succès. 

Des incontournables un peu réorchestrées ou dépoussiérées. Parfois, des œuvres de jeunesse simplement métamorphosées par « le bagage de 30 années de vie » de l’interprète, « même quand l’arrangement musical reste sensiblement le même ». 

« On change, en 30 ans : bien souvent, on ne va plus se connecter à la même place. [À mes débuts], quand je chantais Les soirs de scotch, j’étais dans les bars. Aujourd’hui, quand je suis sur scène... mettons que mon public est moins saoûl ! »

Mais si le ton est à la nostalgie, pas question de profiter de cette tribune commune pour « plonger dans le côté obscur de notre répertoire ». « Faire toutes les chansons [...] qui nous sont chères [...] mais qui n’ont pas marché, non, on ne va pas là. Ce n’est pas la place pour ça. » L’objectif est bien de « se faire plaisir et faire plaisir au public » en n’offrant que « les plus connues », prévient Luce Dufault au téléphone. 

« Et, du début à la fin [du spectacle], je mets quiconque au défi de dire “celle-là, je ne la connaissais pas”. Ça n’arrivera pas ! » s’esclaffe-t-elle. « Tout ce que je vois dans les premiers rangs, ce sont des visages pleins de bonheur. Ou des larmes, parfois. »

Marie Michèle Desrosiers et Luce Dufault se connaissaient déjà un peu – « Marie Michèle jouait ma maman dans [la comédie musicale] Les filles de Caleb, une expérience extraordinaire », retrace la chanteuse originaire d’Ottawa-Gatineau.  

Luce Dufault a aussi été choriste pour Martine St-Clair : « Notre rencontre remonte aux années 80 : je commençais à chanter dans les bars avec mon band de rythm ‘n’ blues, et on m’a demandé d’accompagner Martine en tournée pendant quelques semaines. Ç’a été ma première vraie gig professionnelle – et mon premier gros cachet » remémore-t-elle.

Mais quelles que furent les configurations vocales entre les quatre chanteuses, c’est la toute première fois que le quatuor se retrouve ensemble sur scène. Leur tournée, qui démarre à peine, s’arrête à la Salle Odyssée mardi 24 avril.

Double hommage

L’idée de les réunir vient du producteur Martin Leclerc, voici deux ans. « On s’est retrouvées toutes les quatre dans un premier meeting, ç’a cliqué tout de suite. » 

Nelson Minville s’est rapidement greffé au projet pour s’occuper de la mise en scène et « ramasser le répertoire de chacune, ce qui n’est pas évident : il y a quand même beaucoup d’années de [métier] (plus d’une centaine) à nous quatre. C’est lui qui a fait le ménage là-dedans et qui a trouvé un fil conducteur au spectacle. »

Ce fil rouge – que les quatre tisseuses tissent à coups d’anecdotes et de confidences – vient « rendre hommage au métier d’interprète », qui a perdu de son lustre dans les dernières décennies, constate Luce Dufault.


« Demande à mon chum : vivre avec une chanteuse, c’est déjà du stock ; alors, quatre... imagine ! »
Luce Dufault

Le coup de chapeau s’étendra logiquement « à tous ces auteurs et compositeurs qui écrivent pour nous, qui nous ont permis de faire carrière, grâce à ces chansons qu’on a faites nôtres », précise Luce Dufault, en rappelant que, des quatre chanteuses, elle est la seule à n’avoir jamais composé. « Je suis la seule “pure interprète”. Reste que nos plus grands succès, les chansons qui nous représentent le plus, n’ont pas été écrites par nous. Qu’on est surtout reconnues comme des interprètes. »

Nelson Minville ayant su habilement « rattacher les chansons les unes aux autres », « c’est un show qui “se tient” du début à la fin. On a un plaisir fou à le donner. Un plaisir fou sur scène. Un plaisir fou en coulisse », poursuit-elle. 

Partager les loges à quatre, ça peut rendre [l’entourage] un peu dingue. Demande à mon chum : vivre avec une chanteuse, c’est déjà du stock ; alors, quatre... imagine ! C’est beaucoup de stock ! » lâche Luce Dufault en éclatant de rire. « Là, il se rend compte en voyant les autres que je ne suis pas la seule “folle” Qu’on l’est toutes un peu ! C’est rassurant. »

Luce Dufault

Échanges de chansons

Chacune des quatre voix distinctives aura l’occasion de briller seule. « Mais on se fait aussi des échanges de chansons. [...] Par exemple, j’offre à Marie Michèle une des chansons de son répertoire. Elle vient s’asseoir à côté de moi pendant mon bloc solo, et elle reçoit la chanson. Puis, si elle en a envie, elle peut venir m’accompagner en duo. »

Hum ! Arrive-t-il vraiment que l’interprète « assise » résiste à l’envie de se joindre à la chanteuse ? Qu’elle préfère profiter passivement de la sérénade ? On communique notre doute à Luce Dufault. 

« Quatre chanteuses ensemble qui n’auraient pas envie de chanter, ça n’existe pas, ces serait un non-sens », convient-elle.  

Aux répétitions « on avait envie de chanter partout, tout le temps. Et ça devenait contre-productif. On a dû appeler quelqu’un à la direction vocale, Edith Myers », venue à la rescousse « pour faire le ménage dans nos idées, et en proposer d’autres, pour que les moments où l’on chante les quatre ensemble » soient rares, précieux et significatifs.

« On a fait un travail d’enfer avec les harmonies vocales, et on a bien du fun à faire ça ensemble. Il faut se retenir, des fois », avoue-t-elle. 

Et de confier : « On a été à un quart de seconde d’un beau grand fou-rire général, l’autre soir, quand je me suis perdu dans ma propre chanson, dans Soirs de scotchs justement, que je fais avec les filles. Les musiciens m’ont suivie et m’ont ramassée, parce que ce sont des professionnels. Sauf que j’ai cru que c’étaient eux qui prenaient le champ, alors j’ai voulu les aider, même si c’était encore moi [qui me trompais]... La chanson a été interminable. J’ai dû chanter le refrain six ou sept fois ! [...] Heureusement que Martine était là pour nous ramener », dit-elle, tout à la fois confuse et enjouée.

Ce band de « professionnels » mené par le pianiste de jazz Fernand Girard (à la direction musicale), est composé du guitariste Jean Garneau (complice scénique de Luce Dufault depuis quelque 20 ans), de Nadine Turbide aux claviers et à l’accordéon, de Patricia Deslauriers à la base et à la contrebasse et de Christian Pamerleau à la batterie. 

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LE MÉTIER D’INTERPRÈTE

Autrefois porté aux nues, « le métier interprète perd des plumes au fil des ans, pour je ne sais trop quelles raisons ». 

De nos jours, à l’heure où, dans le milieu de la musique pop, le statut d’auteur-compositeur-interprète en impose par sa prestance, le terme « “interprète” est devenu réducteur », constate Luce Dufault, à regret. « J’entends de plus en plus » ce reproche voilé : « “n’être que” interprète ». 

« Ça me fatigue royalement. Est-ce qu’on attend d’un acteur ou d’une actrice qu’ils écrivent leur rôle ? Non ! Est-ce que les grands musiciens [en classiques] composent nécessairement tout ce qu’ils jouent ? Non ! Je trouve ça platte et dommage qu’on nous ramène ça... » s’étonne-t-elle.

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POUR Y ALLER

Quand : Mardi 24 avril, 20 h

Où : Maison de la culture de Gatineau

Renseignements : 819-243-2525 ; salleodyssee.ca