Le Souljazz Orchestra lancera son album Under Burning Skies samedi au Babylon Nightclub.

Les cieux brûlants du Souljazz

Après huit albums, l'angle n'est pas nouveau. Il mérite toutefois d'être encore souligné, voire martelé : le Souljazz Orchestra n'est rien de moins que LA vitrine musicale contemporaine d'Ottawa-Gatineau à l'étranger. Alors que son succès demeure confidentiel par chez nous, les passages du sextet en Europe sont systématiquement soulignés par des médias aussi impatients qu'élogieux. Et oui, il y a corrélation, notre fleuron canadien passant désormais le plus clair de son temps sur les scènes d'Europe et d'Afrique.
Il y a deux ou trois ans, « on a même pensé à déménager à Paris ou Londres », confesse le compositeur et claviériste du groupe, Pierre Chrétien, en faisant valoir qu'un quartier-général européen serait plus stratégique aux activités du groupe. Mais la gang a convenu que « la vie de nomade » qu'elle mène au sein de cette « seconde famille » - les membres, Ray Murray, Zakari Frantz et Steve Patterson (les trois saxophonistes), Philippe Lafrenière et Marielle Rivard (la section rythmique) sont les mêmes depuis 15 ans, et se considèrent désormais comme « des frères et soeurs » - n'était pas compatible avec leurs vies de parents.
En attendant, les pièces de la formation continuent d'être boudées par la plupart des radios canadiennes, qui refusent obstinément de décrocher des évidences pop et rock, note Pierre Chrétien, en esquissant un demi-sourire. Mais en mentionnant Radio-Canada et le 88.5 FM, qui « commence à nous faire jouer », comme les deux exceptions, timides, à la règle.
Du CD à la cassette
« Trop » africain dans ses sonorités, le nouveau bébé du Souljazz, Under Burning Skies, que la bande cuivrée a fait paraître vendredi, et qu'elle lance ce samedi 23 septembre au Babylon Nightclub, connaîtra sans doute le même sort.
Cela n'inquiète pas outre mesure les membres du Souljazz, qui n'auront guère de mal à écouler leurs stocks de CD. Ils ont même fait presser pas moins de 10 000 vinyles d'Under Burning Skies
Et ils ont poussé l'exercice en faisant fabriquer une centaine d'exemplaires de l'album en format... cassette. Un peu pour être en phase avec ce qu'il estime être une nouvelle tendance de niche dans l'industrie, et un peu pour le kick, parce que les sonorités du nouvel album s'amusent à reproduire en partie celles des années 80, en s'appuyant sur d'antiques synthétiseurs analogiques et même quelques boîtes à rythmes datant de la préhistoire.
« As-tu un lecteur de cassettes, chez vous ? », nous demande en entrevue Pierre Chrétien, prêt à partager généreusement ses bandes magnétiques, et avec une pointe d'espoir dans les yeux, car les candidats ne courent pas les rues autant qu'on le prétend. Désolé, M'sieur Chrétien, pas de lecteur chez nous ! Mais on reprendrait bien une pointe de cédé, pour la route...
En franchissant le seuil du salon où il nous reçoit, on doit passer devant un orgue Hammond M3 - massif clavier que son propriétaire qualifie de « bébé B2 ». L'antiquité, qui selon Pierre Chrétien daterait de 1957, trône à côté d'une barrière pour enfant interdisant l'accès - sans escalier, pourtant - à la chambre qui jouxte le salon, où le musicien range sa kyrielle d'instruments. Il y en a pour une petite fortune.
L'orgue est malheureusement trop lourd et trop encombrant pour que le claviériste l'emporte avec lui en tournée. Il doit se contenter d'un autre, de taille réduite, sur lequel il branchera la foule de pédales qui lui permettent de reproduire l'éventail de sonorités vintage qui font les grooves et la réputation enfiévrée du Souljazz.
L'orchestre fera son lancement gatinois le 25 novembre au Petit Chicago, lieu où le collectif retourne chaque année. Par loyauté pour ses aficionados de la première heure, confesse Pierre Chrétien, en mentionnant que Le Petit Chicago constitue aujourd'hui « la plus petite salle, et de loin » de toutes celles qui accueillent le sextuor en tournée.
Regard critique et corps dansant
La pochette du nouvel album respecte en tout point les codes esthétiques des précédents disques du Souljazz : graphisme rudimentaire, mais efficace, monochromie criarde rappelant les vieux vinyles, images de style logo qu'on imaginerait bien sur un mur, graffitées au pochoir. 
Cette année, il s'agit de pacifiques cocotiers, menacés par les bombes que viennent de larguer deux avions bombardiers survolant le soleil couchant. Une image créée - comme toutes celles des précédents albums - par Pierre Chrétien. Le Sudburois d'origine signe aussi l'essentiel des compositions et 100 % des textes. 
Le leader de la formation voyait dans la dichotomie de cette image juxtaposant le calme et la violence, une juste représentation des deux hémisphères du Souljazz, qui - un peu à la façon de Fela Kuti, père de l'afrobeat et sans doute père spirituel de Chrétien - fait s'enlacer critique sociale ou environnementale mordante (véhiculée par les textes) et mélodies « qu'on écoute sous un soleil brûlant », conçues pour la danse et la fête, « facette superficielle » que la bande assume parfaitement bien. 
En 2017, ce qui fait s'embraser les cieux de Pierre Chrétien, c'est « la montée de l'extrême droite dans le monde » ; c'est « la loi du plus fort » qu'il décortique dans Dog Eat Dog ; c'est l'arrogante insouciance des puissants qui, comme Donald Trump illustre-t-il, « font du tort à la classe ouvrière en coupant dans les services sociaux ».
C'est aussi la mort d'Abdirahman Abdi, ce « voisin somalien battu à mort » par un policier d'Ottawa, « dans cette rue où je marche tous les jours avec mon fils »... fait-divers qui l'a profondément secoué, et qu'il évoque sur Hollas Hollas. « Pas besoin de chercher bien loin pour trouver des inégalités », souffle le musicien.
Pour y aller
Quand ? Samedi 23 septembre, 22 h
Où ? Babylon Nightclub (317, rue Bank)
Renseignements : 613-594-0003 ; babylonclub.ca