Le vent du Grand Nord souffle vers l’Europe

Une tempête personnelle a gelé sa créativité comme les vents du Grand Nord. Le 29 novembre au CNA, Elisapie Isaac chantera The Ballad of the Runaway Girl, son premier album en six ans et son premier distribué en Europe.

Avec dans sa valise l’opus paru en septembre dernier, Elisapie s’est prêtée en octobre à une nouvelle opération séduction en sol européen. Ses deux semaines de l’autre côté de l’Atlantique l’ont menée à Barcelone, Bordeaux et Paris, où elle a assuré pour Pierre Lapointe une première partie louangée par la presse française. Déjà, d’autres allers-retours Québec-France sont prévus en décembre, en avril et à l’été. « Disons que c’était très fructueux comme opération », s’est réjouie la Nunavummiuq d’origine au téléphone en début de semaine.

« J’ai un label et un agent de booking là-bas. C’était important de prendre le temps d’y aller ; c’était la première fois que des gens avec qui je travaille pouvaient me voir en spectacle. »

En même temps qu’Elisapie s’envolait vers l’Europe, le vidéoclip de sa chanson Arnaq était lancé sur le web. « Voici mon village », a écrit la belle du Nord en guise de présentation des images tournées en marge de son lancement d’album à Salluit. Sans trop de planification — et sans subvention — son équipe a croqué des scènes de la vie quotidienne de la bourgade de quelque 1500 âmes et contemplé à travers ses lentilles la beauté sauvage de l’endroit où elle a grandi.

Arnaq (« Femme » en inuktitut), au-delà de la force féminine, exprime celle de l’être humain en soi. « Ça dit ‘Je suis une femme, je suis ta mère, je suis ta grand-mère’ traduit l’auteure. La femme est le centre de tout, parce qu’elle donne la vie. Évidemment, (je l’ai aussi écrite) pour les femmes et les jeunes filles assassinées et disparues, qu’il faut honorer. Il faut surtout avoir une vraie conscientisation. Que ce soit plus que seulement un titre. »

SURMONTER LE « MUR NOIR »

Les grognements de guitare électrique d’Arnaq, le premier titre de The Ballad of the Runaway Girl, fendent un long silence studio dû à une période houleuse.

Après Travelling Love (2012), la maman d’une fille de 12 ans a donné naissance à deux petits garçons, le cadet en mai dernier et le benjamin en 2014, au milieu de la tournée de son deuxième album. En plus d’une dépression post-partum, l’Inuk a été rattrapée par son propre déracinement et par un inévitable « mur noir ».

« C’est souvent ça quand on est Autochtone (…) On nous a tellement dit qu’on valait moins que les Blancs pendant longtemps qu’à un moment donné, ça nous rentre dans le cerveau. On vit avec le sentiment qu’on vaut moins que les normal Canadians. C’était plus que de revenir vers mes racines ; c’était de me demander comment je fais pour me valoriser. C’est très, très dur. »

« Il y a tellement de choses qui se sont passées dans le Nord dont les gens du Sud n’ont aucune conscience », s’est désolée Elisapie. Les exemples fusent, dont celui des déportés de la tuberculose. Pendant les années 1950 et 1960, des milliers d’Inuits atteints de la maladie ont été envoyés au sud du Canada pour recevoir des traitements. De nombreux déportés ne sont jamais retournés chez eux. Encore aujourd’hui, « on ne sait même pas où ils sont enterrés. Mon cousin n’a pas été élevé avec sa mère parce qu’elle n’est jamais revenue. On ne sait pas même pas où ni quand elle est morte. »

Sa lumière dans la grisaille : le réconfort du folk inuit de son adolescence. Elisapie a doucement repris la création avec ce qui est devenu la « base » de son album: les (superbes) reprises de Wolves Don’t Live by the Rules de Willie Thrasher et de Call of the Moose, de Willy Mitchell. Idem pour la chanson-titre de The Ballad of the Runaway Girl, de Sugluk, le groupe de son oncle qu’Elisapie avait accompagné comme choriste jadis.

La pièce a toujours été pour la chanteuse « la plus fascinante » du répertoire de Sugluk : la fille en fuite, c’est un peu elle-même, un peu ses proches qui fuient de vieilles blessures. « On est beaucoup de monde a avoir vécu des traumatismes; beaucoup de monde que je connais ont accepté d’oublier. Mais on ne peut pas vraiment oublier : le corps appelle. J’ai trouvé ça beau comme métaphore. »

C’est donc le cœur chargé qu’Elisapie est retournée en studio enregistrer onze morceaux envoûtants dans lesquels elle rend hommage à son peuple ou aborde ses défis personnels. Il y est question dans Ikajunga de sa dépression post-partum. Dans Rodeo, de son ancienne urgence de quitter le Nunavik. Et dans Una, la plus difficile qu’elle ait jamais écrite, d’une réconciliation avec sa mère biologique qui l’a donnée en adoption sur le tarmac de l’aéroport de Salluit.

Sa mère a entendu la chanson au premier spectacle montréalais qui a suivi la parution de l’album. « On a pleuré silencieusement quand elle est venue me voir backstage. C’était des non-dits. Mais on a senti des choses, comme si c’était une sorte de paix qui s’installe. »

Le vent tourne pour Elisapie, comme il tourne pour sa communauté. « (Les Inuits), on est un peuple plein de bonté, plein d’amour, plein de force. On est en train de faire quelque chose avec notre résilience, quelque chose de beau, de créatif, de nouveau. J’ai grand, grand espoir à ce moment-ci. C’est le fun d’être Autochtone. »

Elisapie sera aussi à la Salle Jean-Despréz, le 7 février 2019.