Le quintette riponais Le Diable à cinq (de gauche à droite: Félix Sabourin, Rémi Pagé, André-Michel Dambremont, Éloi Gagnon-Sabourin et Samuel Sabourin)

Le Diable à Cinq: au Diable les clichés trads’!

Fort du succès de son premier album - Sorti de l’enfer, paru en 2017 - et porté par un très favorable effet de bouche à oreille qui lui a permis d’être invités dans de nombreux festival de musique traditionnelle à travers le Québec, au Club Soda, et même en première partie des Cowboys Fringants, la bande du Diable à Cinq amorce la deuxième phase de son ascension avec un nouvel album intitulé «Debout».

Un titre qui renvoie à l’esprit « festif » - voire « manifestif » - de ce jeune quintette de la Petite Nation dont le dynamisme a séduit le milieu trad’ québécois.

Ce disque, que Le Diable à Cinq lancera vendredi 29 novembre à la place du marché de Ripon, alterne entre une poignée de compositions originales, et autant de ritournelles trad’ passablement « remises au goût du jour au niveau des arrangements », souligne le claviériste Éloi Gagnon-Sabourin.

Car si la bande explore des sentiers patrimoniaux, elle se donne un code de conduite sonore tout ce qu’il y a de plus moderne.

« Musicalement, c’est plus “à jour” (que le premier disque). On est restés dans l’esprit “party de cuisine”, mais on a amené ça à un autre niveau », soumet André-Michel Dambremont, le guitariste et bassiste du groupe. On est tenté d’écrire “du clan”, car il s’agit aussi d’une histoire de famille : le quintette est composé de trois frères, Éloi, Samuel et Félix Sabourin, d’un cousin (Dambremont), et d’un voisin « adopté », Rémi Pagé, venu tenir la cadence au violon et à la podorythmie.

Ce nouveau son qui embrasse pleinement sa modernité, la bande en partage la paternité avec le réalisateur du nouvel opus, Loïc Thériault, membre de la troupe Valaire. C’est lui qui, derrière les manettes de sa console, a joué à repousser avec eux les limites stylistiques, depuis le studio d’enregistrement qu’il possède dans la région de Lanaudière... berceau trad’ s’il en est.

Déroger du moule

« Ça demeure traditionnel dans l’instrumentation, et ça reste des chansons festives... mais au niveau des arrangements et des suites rapides d’accord », la bande a dépoussiéré les canons du genre, prévient Éloi, l’aîné de la fratrie.

« Loic Thériault vient d’un autre milieu que nous. Notre rencontre avec lui nous a permis de [...] trouver des sons différents », abonde Félix Sabourin, qui s’occupe des accordéons et de la podorythmie. « On a par exemple des chansons de Jean-Paul Guimond, qui est une sommité de la musique traditionnelle au Québec. On est dans ce créneau-là. Mais, au niveau des arrangements festifs, on a fait des affaires flyées, ça déroge du moule. »

Si l’intention première de la bande, « faire lever le party », n’a pas changé d’un iota, son second but avoué est de « sortir des stéréotypes musicaux » et d’« essayer d’amener un petit vent de changement » pour mieux correspondre à la « diversité » qui fait le sel de la musique contemporaine, expliquent les musiciens.

Polyvalents et polyphoniques, ces cinq diablotins sont du genre créatifs.

« On travaille de façon très collaborative : tout le monde lance des idées. » En particulier le violoniste Rémi Pagé, qui suit une formation universitaire en jazz à Montréal : « Rémi pitche beaucoup d’idées et d’arrangements qui sortent du lot », lance Éloi Gagnon-Sabourin. La bande s’évertue à intégrer avec le même plaisir délictuel les riffs de guitare pas particulièrement trad’ que propose André-Michel Dambremont, grand amateur avoué rock et de blues.

« On ne va surtout pas se borner à des trucs trads’ », poursuit le bassiste, soucieux de mettre en valeurs ces moteurs créatifs, qui font l’identité — et la différence — de sa bande.

L’exercice choral et collaboratif se poursuit à toutes les étapes de création, les autres membres de la « fratrie » (au sens large) ne se sentant jamais gênés de participer à « la critique » des nouvelles idées ni au « raffinage » des chansons, soulignent. « On est cing gars avec des têtes assez fortes », ajoutera André-Michel Dambremont pour témoigner de cette pugnacité.

Cela dit, même lorsque les cinq musiciens s’amusent à pondre du matériel original, ils restent très fidèles à la méthodologie traditionnelle. Les chansons du folklore sont ancrées dans une réalité simple et concrète : elles « parlent de quelqu’un, ou d’un événement, ou d’une soirée » et la bande reprend soigneusement cette formule, fait valoir Samuel Sabourin, qui tient le banjo, la mandoline et le deuxième violon.

Milieu discret, mais dynamique

Le milieu de la musique traditionnelle a repris du poil de la bête et s’est rajeuni, ces dernières années, constate le quintette.

« Depuis 10 ans, le folklore recommence à gagner en popularité », estime le « cousin » Dambremont. Il a, surtout, continué à évoluer de façon très dynamique, loin des clichés... mais cette croissance s’est faite un peu à l’abri des regards médiatiques, soumet aussi le vétéran du groupe, qui atteindra 34 ans dans quelques semaines.

« Le mouvement gagne de l’ampleur », surtout parmi les jeune milléniaux. Oubliez les idées reçues : « Le Jour de l’an, il fait frette, [le monde se tient] en famille et c’est pas le temps de faire des shows [trad’]. Nous, c’est plus durant les festivals d’été » que Le Diable à cinq ne sait plus où donner de la corne, entre toutes les invitations qu’il reçoit.

Il existe près d’une quarantaine de festivals traditionnels à travers la province du Québec, selon l’état des lieux du Conseil québécois du patrimoine vivant (CQPV).

Deux des cinq musiciens du Diable à cinq sont d’ailleurs liés de très près à l’organisation du Festival de musique traditionnelle de Papineau, dont la première édition a eu lieu à Ripon en septembre dernier. Rémi Pagé en est le directeur artistique et Éloi Gagnon-Sabourin siège sur son conseil d’administration.

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RÉSISTANCE

Sur Debout, les réalités contemporaines et celles d’antan cohabitent en « équilibre ». Comme dans le temps, « on interpelle et on dénonce, poursuit le musicien. Il y a des chansons à répondre et des chansons de dénonciation. Les gens vont se sentir touchés par cette réalité d’aujourd’hui, même si dans la forme, on est dans l’ancien. »

Et d’expliquer que le titre de l’album cherche aussi à évoquer l’esprit de résistance du milieu trad’ populaire, historiquement bravache face au pouvoir politique et ecclesiastique.

Ce Debout ! résonne come un appel à la résistance festive et collective : « C’est un peu “Tenons-nous debout ! Levons-nous !” On est en désaccord, on s’est fait un peu “enivrer”, mais on [résiste à] la société individualites, on est encore capables de se rassembler et d’avoir du plaisir à se réunir autour d’une chanson », s’emballe Samuel Sabourin. Ce qui provoquera les rires de ses acolytes : « Samuel, c’est notre carré rouge ! » préviennent-ils aussitôt, à l’unisson — sans toutefois contester les propos de leur « revendicateur à moustache ».

Qu’il soit en solo ou à cinq, le Diable est toujours dans les détails...

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RIPON, BERCEAU DU TRAD'

La Petite Nation, et Ripon en particulier, est historiquement le haut lieu de la musique trad’ en Outaouais.

« Si vous cognez aux portes des maisons du village ou du canton et que vous demandez aux gens de chanter une chanson à répondre, vous allez vous retrouver avec un livre de 2000 pages, pparce qu’ici, tout le monde a “sa” chanson, et puis le monde a l’oreille et l’esprit ouverts aux autres chansons », illustre André-Michel Dambremont.

« Ce qui distingue l’Outaouais [en matière de musique trad], c’est son côté festif et rassembleur », ajoute son confrère Samuel Sabourin. « Ici, il y a eu Arc En Son, Grand Portage, La Tuque Bleue (entre autres). Nous, on est tous les cinq dans cette lignée. Ripon regorge de joueurs de musique trad. Je ne sais pas ce qu’il y a dans l’eau, mais c’est très populaire. Je ne sais pas s’il y a d’autres villages au Québec avec un tel ratio. »

POUR Y ALLER

Quand ? Le 29 novembre à 17 h (présentation et historique du groupe) et 20 h (concert)

Où ? Place du marché de Ripon

Renseignements : lediableacinq.com