Pierre Lapointe viendra présenter La Science du coeur le 25 novembre, au Théâtre du Musée canadien de l'histoire.

L'amour à l'ère du numérique

Pierre Lapointe entretient plus que jamais la confusion entre réel et réalité fantasmée, entre la vedette, le créateur et l'homme, tant par ses mots brutaux de lucidité que par ses mélodies poignantes de beauté. Avec La Science du coeur, en magasins le 6 octobre, il atteint « un point de cristallisation » de tout ce qu'il a fait sur scène et en vidéoclip jusqu'à maintenant. Entrevue avec un fin - et toujours esthète - observateur de la condition humaine. Incluant la sienne.
Dans Sais-tu vraiment qui tu es, l'artiste de 36 ans évoque Orwell par ce « grand frère » de « 84 », que tout un chacun nourrit aujourd'hui sur les réseaux sociaux. Dans Alphabet, il associe les X à une « génération prémâchée » « parce qu'il aime les concepts pop, mais que les généralités [l]'énervent ».
« Je suis très lucide, je suis né avec cette maladie-là ! lance en riant Pierre Lapointe. Si je pose un regard acide sur la société et les gens, je ne m'exclus pas du jugement que je porte ! En fait, avec ce disque, j'invite les gens à réfléchir avec moi sur l'amour, le sens de l'engagement, la vieillesse et la prépondérance de l'image, celle qu'on présente de soi et toutes celles qu'on reçoit. » 
Pierre Lapointe reconnaît qu'il est le premier à « jouer » de son image, qu'il entretient à coups de vêtements soigneusement choisis ou de photos visant à partager ses coups de coeur esthétiques et artistiques sur son compte Instagram. 
« Ce qui m'énerve, ce sont les gens qui ne réfléchissent pas, qui ne prennent pas le temps de se questionner, entre autres sur notre rapport aux réseaux sociaux ! On en oublie la rencontre, la vraie, entre deux êtres, ce qui demeure à mes yeux la plus belle chose qui soit ! »
Du même souffle, il avoue être attristé par « l'auto-félicitation d'exister » qui pullule sur Facebook, notamment. « Il n'y a pourtant rien d'extraordinaire au simple fait d'exister. C'est grandir, évoluer, choisir de vivre au meilleur de ce qu'on est qui est fabuleux ! »
Un « tu » plus direct
Pierre Lapointe a certes déjà écrit à la deuxième personne du singulier auparavant. Or, le « tu » qu'il emploie, cette fois, « n'a jamais été aussi brutal et direct ».
Cela ne l'empêche cependant pas de jouer avec un flou artistique délibéré. « J'aime qu'on se demande si j'interpelle carrément les gens ou si la personne qui parle n'est pas plutôt en mode introspection », mentionne-t-il d'un ton mutin.
La « poésie vaporeuse » de ses premiers albums fait donc place, ici, à un « réalisme assumé ».
« À mes débuts, je ne voulais pas dicter aux gens ce qu'ils devaient penser. Je cherchais à émouvoir par l'abstraction parce que j'avais une grande charge intérieure, mais pas le vécu pour l'incarner, à l'époque. »
Après avoir « toujours voulu être drôle et sérieux en même temps », il a revisité certaines de ses pièces sur Paris tristesse, en 2014. L'année précédente, il avait également entamé un processus « plus introspectif », avec Punkt et Les Calas. « Avec pour résultat que, sur La Science du coeur, j'accepte plus qu'on me lie à ce que je chante. »
Rajeunir l'esprit de Léo Ferré
Depuis ses débuts, l'auteur-compositeur-interprète accumule les clins d'oeil à une certaine chanson française. « Mais écrire du Léo Ferré tel quel, de nos jours, c'est inintéressant, fait valoir le trentenaire. C'est bien plus intéressant d'adapter sa rigueur à quelque chose de plus contemporain ! »
Ainsi, il se renouvelle sans se renier, puisant dans l'âge d'or de la tradition de la chanson française, tout en remplaçant Aznavour et Ferré par des références textuelles ou musicales à Philip Glass et Steve Reich.
Cela dit, sa prochaine tournée logera bel et bien à l'enseigne de l'esprit des spectacles de Ferré.
« Il m'aurait fallu un orchestre pour reproduire l'album sur scène ! Je me suis donc inspiré de Ferré qui, malgré les orchestrations de ses pièces, tournait seul avec un pianiste. »
Pierre Lapointe viendra présenter La Science du coeur le 25 novembre, au Théâtre du Musée canadien de l'histoire (qui affiche complet), accompagné de deux virtuoses issus du milieu classique. 
« Le spectacle balancera entre le concerto et le récital des années 60, mais avec un éclairage digne d'un show électro ! » promet l'éternel esthète, ravi de la chose.
Un disque à écouter sans distractions, S.V.P. !
À la fin du livret de La Science du coeur, au terme des remerciements d'usage, on peut lire ceci : « Ce disque a été conçu pour être écouté sans interruption. Il est d'une durée de 36 minutes et 23 secondes. Laissez de côté les réseaux sociaux et autres occupations et concentrez-vous sur ces quelques chansons durant les 37 prochaines minutes, vous en sortirez transformés. Je vous le promets. »
Par ce souhait, Pierre Lapointe propose aux gens de se mettre dans le même état d'esprit, la même prédisposition que lorsqu'ils ouvrent un livre ou qu'ils s'installent dans leur siège, au théâtre ou au cinéma.
« C'est un clin d'oeil à notre déficit d'attention collectif, en cette ère où on a pris la mauvaise habitude de consommer la musique et les artistes un morceau à la fois, en pièces détachées... » soutient-il.
En compagnie du réalisateur David François Moreau, il a délibérément construit son disque à contre-courant.
« Les textes de l'album sont touffus, avec des références par dizaines, explicites ou implicites, dans chacune des pièces. Et les mélodies sont de la musique de film, renchérit-il. Ce que je crée est carrément à l'opposé de ce que font Rihanna et Miley Cyrus. Je propose plutôt du slow food. Ou encore un vin vieilli dans un fût de chêne. J'espère donc que les gens prendront le temps d'en profiter. »