Jean-Michel Jarre, emblème de la musique électronique, a fait paraître «Equinoxe Infinity» vendredi.

La musique-machine de Jean-Michel Jarre

PARIS — À 70 ans, il est un emblème de la musique électronique et son parrain : le Français Jean-Michel Jarre se livre à l’AFP au présent, au futur et au passé, avec ce constat : «J’ai passé plus de temps auprès des machines que des humains».

Q  Votre nouvel album «Equinoxe Infinity», qui sortait vendredi, a-t-il une filiation avec «Equinoxe» paru il y a quarante ans ?

Oui. Le point de départ, c’est la pochette d’Equinoxe avec ces personnages étranges, les Watchers dont on se demandait ce qu’ils observaient. Je me suis demandé ce qu’ils étaient devenus. J’ai demandé à un graphiste, Filip Hodas, de créer deux visuels avec eux : l’un symbolisant un futur apaisé, l’autre un futur sombre. À partir de là, j’ai composé la bande-son de ce film imaginaire.

Q  Vous renouez avec le naturalisme électronique, on entend le vent, la pluie, les vagues...

R  Il y a effectivement des sons naturels et d’autres créés numériquement. Ça faisait partie du scénario. Je crois qu’on pourra survivre au 21e siècle si on évolue en bonne intelligence avec la nature et les nouvelles technologies.

Q  Comme dans vos concerts ? En septembre à Riyad, en Arabie Saoudite, l’énergie solaire alimentait vos machines...

R  J’ai toujours été attentif à l’environnement, même à l’époque où ce n’était pas à la mode. J’utilise mes créations pour donner un coup d’éclairage. Je l’ai fait au Danemark pour les énergies renouvelables, en faisant un concert avec les éoliennes, ou encore à Massada en Israël, où la mer Morte se dessèche dangereusement.

Q  Vous avez parfois joué devant plus d’un million de personnes, mais on vous imagine très solitaire, totalement dévoué à la musique.

Finalement, j’ai dû passer plus de temps avec des machines qu’avec des êtres humains. La musique est une addiction. Je ne pourrais pas faire autre chose et je ne regrette pas de ne pas avoir fait autre chose dans ma vie, même si je m’y mets peu à peu, puisque j’écris un livre.

Q  Vous avez remporté tôt le succès en 1976 avec «Oxygène» (18 millions d’albums vendus). Comment l’a vécu votre père, le compositeur Maurice Jarre?

Je ne l’ai jamais su. Mes parents ont divorcé quand j’avais cinq ans. J’ai ensuite eu très peu de rapports avec lui. Un jour à Los Angeles on a pris un jus d’orange à mon hôtel. Il ne m’a pas invité chez lui. Il n’y avait pas de conflit, simplement une absence de relation. Je n’ai jamais su ce qu’il pensait de moi, de mes disques. Ironie du sort : j’ai appris récemment que la pochette d’Oxygène a été affichée sur un panneau sur Sunset Boulevard, pile en face de sa maison.

Q  Cette absence de relation était d’autant plus dure à vivre que vous faisiez le même métier ?

R  Il y a une forme de regret de n’avoir jamais pu échanger sur la musique. Mais je n’ai pas d’amertume. J’ai l’impression, sans ésotérisme aucun, que ce que nous n’avons pas pu nous dire de notre vivant, on le partage assez intimement maintenant. J’ai toujours eu du mal avec les musiques de film parce que je pensais que c’était le territoire du père, avec les États-Unis aussi parce qu’il avait choisi d’y vivre. Mais j’ai fini par faire la part des choses.

Q  Quels rapports entreteniez-vous avec d’autres pionniers de l’électro comme le groupe allemand Kraftwerk ?

R Je me suis toujours senti étranger par rapport à beaucoup de choses. Ça vient de mon enfance et du fait qu’on était assez isolés à l’époque, il n’y avait pas Internet. Quand j’ai entendu Autobahn pour la première fois, j’ai cru que c’était un groupe californien influencé par les Beach Boys qui chantait en allemand.

Q  Avez-vous été sollicité par d’autres artistes ?

Oui, le producteur de Diana Ross voulait que je lui fasse un album. Mais les choses se font quand elles doivent se faire. Comme pour Electronica (2015), dont les collaborations (Massive Attack, Tangerine Dream, Air...) m’ont beaucoup apporté. Je traversais une période sombre. J’avais besoin d’ouvrir les fenêtres.»

Q  Comment avez-vous vécu l’arrivée de la techno dans les années 80 ?

R  Je l’attendais depuis longtemps. J’ai été étonné qu’elle ne soit pas venue plus tôt. Parce que j’étais convaincu, dès mes débuts, que cette forme de musique serait la plus populaire du 21e siècle.