La face cachée du succès de Patrick Norman 

Daniel Côté
Daniel Côté
Le Quotidien
Longtemps, Patrick Norman a projeté une image lisse. Voix douce. Personnalité enjouée. Chansons baignant dans la félicité, où filtrait son amour de la guitare et du country. Dans l’oeil du public, il représentait l’incarnation tranquille de la réussite. Ses albums se vendaient aussi rapidement qu’on arrivait à les reproduire et ses salles étaient remplies, y compris les plus grandes, les plus prestigieuses.

Derrière ce tableau idyllique, cependant, se cachait une réalité moins enviable. Porteur de blessures remontant à l’enfance, lesquelles ont été réveillées, exacerbées, dans la première moitié de sa carrière, cet homme a mis du temps à trouver sa part de lumière. Cette quête constitue le thème central de son autobiographie intitulée Patrick, Yvon et vous, publiée par la maison d’édition Un monde différent.

Écrit de concert avec son amie Carmel Dumas, ce livre brosse le portrait d’un homme qui s’est longtemps cherché, ce dont témoigne le titre où figurent ses deux noms. Il y a celui que laisse voir son baptistère, Yvon Éthier, et l’autre, qu’on lui a attribué en 1969. On dira que la chose est banale. Lui-même, en entrevue, donne l’exemple de Lady Gaga. De toute éternité, des artistes ont eu recours à une nouvelle identité pour faciliter leur rencontre avec le public, mais pour certains, le prix est élevé.

« Patrick Norman a permis à Yvon Éthier de mener une belle vie, mais il y a eu des moments où ça constituait un fardeau. Des fois, c’est allé trop loin », a-t-il raconté à Chicoutimi, au cours d’une entrevue accordée au Progrès. Souvent, en effet, la personne publique a pris le pas sur son alter ego. Elle était abonnée aux premières pages des journaux, invitée sur les grands plateaux, alors que l’autre aurait été heureux de jouer de la guitare, beaucoup de guitare, sans qu’on lui prête trop d’importance.

Regardé de haut

Dans le livre, l’échec de ses deux premiers mariages est analysé avec une franchise qui l’honore. Il y avait trop de tentations, trop de dérèglements, pour qu’il apprécie pleinement ses séjours à la maison. Il y a aussi eu ce trou noir qui a duré sept ans, dans la foulée de son premier divorce. Drogue, alcool, faillite et carrière tenant à un fil. Même Patrick Norman n’était plus en mesure de sauver Yvon Éthier.

C’est celui-ci, en fin de compte, qui a trouvé les ressources nécessaires pour prendre sa vie en mains. Il a établi un lien solide avec ses deux filles, tout en renonçant aux paradis artificiels. Puis, tout naturellement, Patrick Norman a repris des couleurs. Deux ans après la sortie de l’album Quand on est en amour, le simple du même nom a squatté le sommet du palmarès. D’autres succès avaient jalonné son parcours, notamment la chanson du film Papillon. La différence, cette fois, c’est qu’on a cessé de le regarder de haut.

« Dans le showbiz, on ne voulait pas de moi, à l’époque. On me trouvait quétaine. On refusait de me recevoir dans certaines émissions et ce n’était pas à cause du country. C’était la personne qu’on rejetait, qu’on ne prenait pas au sérieux. J’étais vu comme un chanteur de club, un gars qui n’avait pas de talent », énonce Patrick Norman. Même aujourd’hui, il ne peut rappeler ces faits sans laisser poindre un reste d’irritation. Il en sera toujours ainsi parce que ces tourmenteurs, y compris ceux qui se sont moqués de sa perruque frisée, n’ont pas été les premiers à plomber son âme.

Un exercice difficile

Il faut remonter à l’enfance d’Yvon Éthier pour comprendre à quel point le snobisme des uns, les quolibets des autres, ont exercé un effet corrosif. Fils de parents aimants, il était heureux dans le cocon familial, apprenant à jouer de la guitare aux côtés de son père, baignant dans la musique de géants du country tels Hank Snow et le légendaire Jimmie Rodgers. À l’extérieur de la maison, cependant, c’était une autre histoire. La loi de la jungle avec le petit Montréalais dans le rôle de la proie.

« J’étais un gamin renfermé qui ne se défendait pas. On m’a souvent ridiculisé. Un gars me donnait trois ou quatre claques par jour, tandis qu’un frère m’a assommé à l’école, juste parce que j’avais parlé dans les toilettes. J’avais 12 ans », précise Patrick Norman. La rédemption est venue de la musique. Faire partie d’un groupe et voir d’autres jeunes danser, des filles lui jeter des regards allumés, a suffi pour faire naître une vocation.

Comparant sa vie à un chemin tortueux, il reconnaît que ce ne fut pas chose facile de plonger dans le passé. « Il y a des grands bouts où ça me tentait pas. Aujourd’hui, je ne suis tellement plus là », explique le chanteur âgé de 74 ans. Ce qu’il préfère souligner, sur papier et en personne, c’est le sentiment de paix que lui a apporté Nathalie Lord, son épouse depuis 2017.

« Elle a remis les morceaux à la bonne place », résume Patrick Norman sous le regard attendri de sa compagne. Grâce à cette femme qui, elle aussi, mène une carrière de chanteuse, il n’y a plus de décalage entre lui et Yvon Éthier. Le problème identitaire est résolu et enfin, sa vie ressemble aux chansons d’amour qui ont fait de lui un pilier de la scène country. Il reste à lui souhaiter une longévité comparable à celle de sa mère, devenue centenaire en avril, pour qu’il profite de cette sérénité durement gagnée.

Patrick Normand attribue à son épouse Nathalie Lord le mérite d’avoir fait de lui un homme serein. «Elle a remis les morceaux à la bonne place», affirme le chanteur.

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LA FIN DES GRANDES TOURNÉES

Le jour où les salles de spectacles reprendront leurs opérations comme avant la crise sanitaire, Patrick Norman aura une décision à prendre. Suivi par un public à la fois nombreux et fidèle, il pourra reprendre le fil de sa carrière avec la conviction que tous les sièges seront occupés. Reste à voir s’il le voudra.

Quand on lui demande ce qu’il fera, le jour où le Québec sera libéré de la COVID, sa réponse laisse planer un doute sur ses intentions. L’homme commence en affirmant que les grands-messes comme les spectacles de la Fête nationale et du 1er juillet sont choses du passé. Puis vient son analyse du marché dans lequel évoluent les salles, elle aussi empreinte de fatalisme.

« J’ai connu l’ère des grandes tournées et le plaisir de jouer dans des conditions optimales en ce qui touche le son, les éclairages, le confort des spectateurs et des artistes. Ce sont des lieux où il était possible d’offrir un produit raffiné, devant un public différent de celui des scènes extérieures. Je ne crois pas, cependant, que ça va revenir comme avant », a confié le chanteur au Progrès.

À ce tableau d’ensemble, il juxtapose des considérations personnelles. S’il faut attendre deux ans avant le retour à l’ancienne réalité, qu’en sera-t-il de sa santé et de son désir de reprendre le bâton du pèlerin ? « Rendu à 75 ou 76 ans, est-ce que ça va encore me tenter ? Peut-être que je préférerai aller en Italie », laisse entrevoir Patrick Norman, sourire en coin.

Voyant que son épouse Nathalie Lord, assise à côté de lui, juge toujours pertinent de donner des spectacles (elle exerce aussi le métier de chanteuse), le voici qui apporte un amendement à sa proposition. « Puisque c’est l’fun, on va finir par en faire », énonce-t-il. On pourra encore le voir, sauf que les sorties seront plus espacées.

« Aujourd’hui, ce n’est plus mon but premier, faire de la tournée. À 40 ans, c’était différent. Il fallait que je bâtisse mon affaire », explique Patrick Norman. Certes, la musique le passionne toujours autant, mais il suffit de l’entendre parler des récents aménagements sur sa propriété, du plaisir que lui procure l’horticulture, pour comprendre que sa vie prend un tour différent.

Patrick Norman se raconte avec franchise dans le livre Patrick, Yvon et vous. Il montre la face cachée du succès, les humiliations, les tourments qui ont balisé une grande partie de son parcours.

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DEUX RENCONTRES AVEC CHET ATKINS

On est toujours le fan de quelqu’un, même lorsqu’on jouit d’une notoriété comparable à celle de Patrick Norman. Dans le livre Patrick, Yvon et vous, il témoigne ainsi de l’influence exercée par Chet Atkins sur son jeu de guitare. Adepte du « picking », un style que son idole a popularisé dès les années 1940, à Nashville, il a eu la chance de la côtoyer à deux reprises.

La première fois, c’était en 1971, lors d’une conférence réunissant des disc-jockeys. En plus de rencontrer le Canadien Hank Snow, l’homme derrière la chanson I’m Movin’ On, Patrick Norman a serré la main du maître. « Les échanges sont superficiellement polis, plutôt impersonnels », rapporte cependant le musicien dans son autobiographie.

Or, 20 ans plus tard, le voici de retour à Nashville afin de participer au tournage de la série Quand la chanson dit bonjour au country. Rendez-vous est pris avec Chet Atkins, qui attend l’équipe dans sa maison. Cette fois, les collègues dépasseront le stade des formalités. Il y aura un vrai contact.

« J’avais suggéré qu’on aille voir ce guitariste qui a joué avec Elvis Presley et les Everly Brothers, qui a été mon idole dès l’âge de 12 ans. Ça s’est réglé en quelques minutes et nous avons passé deux heures ensemble. Il a été tellement gentil. Dès le départ, il m’a mis à mon aise, puis on a joué de la guitare », a souligné Patrick Norman lors d’une entrevue accordée au Progrès.

D’abord nerveux, il a donné la réplique au maître sur la pièce There’ll Be Some Changes Made en assumant la partie assumée jadis par Mark Knopfler. « Ce fut magique. J’ai senti qu’il y avait entre nous un courant électrique et ça arrivait si simplement, si naturellement. Ça m’a confirmé la force du langage musical », peut-on lire dans son livre.

Patrick Norman a fait signer sa guitare, une Gretsch achetée en 1966. C’est l’un des instruments les plus précieux de sa collection, l’équivalent d’un doctorat en physique qui aurait été décerné par Einstein. Le souvenir de cette expérience où il s’est senti respecté, apprécié, résonnera en lui jusqu’à son dernier souffle. Il l’aide aussi à comprendre le sentiment qui anime ses fans les plus fervents.

Quand ils vantaient son jeu de guitare en affichant un enthousiasme démesuré, son premier réflexe était de les détromper. La vie lui a cependant appris qu’il est important d’avoir des sources d’inspiration, si imparfaites puissent-elles être. « Aujourd’hui, je les laisse à leurs illusions », confesse-t-il avec humour.