Gigi French, un des nombreux alias de Giselle Webber.

Jouer dans la bouette de Gigi French

Sur son nouvel album, Gigi French barbote dans «La boue»... allusion à ces fonds vaseux sur lesquels s’épanouissent les fleurs. Du moins, certaines fleurs à l'image de la chanteuse.

« Comme le lily [le lys], qui poussent dans un lac de bouette et qui devient encore plus beau s’il y a bien de la schnoutte dans le fond du [marais] », expose la chanteuse Gigi French.

Pour l’artiste, les émotions négatives sont « comme du charbon pour notre train : ça alimente notre travail, ça nous renforce, on les transforme en énergie positive » sur partition puis sur scène. Toutes les « histoires » qu’elles racontent dans ses chansons, « on essaie de les embellir, plutôt que de se plaindre et pleurnicher ».

« Je pense que je pourrais pas [travailler] autrement. Je suis tellement optimiste, dans la vie, que les gens trouvent ça agaçant. Je m’entoure de gens déprimés, car ils me remettent les pieds sur terre. J’apprécie la boue. »

Bienvenue dans l’univers de Gigi French, le projet francophone de Giselle Webber, une anglophone de Montréal qui a le Québec, sa langue et sa culture, tatoués sur le cœur.

Mutltiples avatars

Un projet d’obédience jazz-swing, avec des compositions bien ancrées dans la tradition de la chanson française.

Pour qui ne connaît pas l’artiste, il importe de mentionner les multiples projets parallèles qu’elle mène de front, histoire de mesurer pleinement l’étendue de sa créativité... et l’éventail de ses personnages.

Les fans de hip hop connaissent peut-être Giselle Webber sous son avatar rap : Giselle Numba One.

Aux amateurs de « musique du monde », on rappellera qu’elle est la voix du Orkestar Kriminal, une gang klezmer-rétro-punk aussi volumineuse (ils sont 12) que polyglotte (on y chante en une petite dizaine de langues... mais dans aucune des deux langues officielles du Canada), versée dans le répertoire gangster-yiddish des années 20 (si, si, ça existe ! Ce Kriminal de contrebande a même « commis » deux albums d’excellente facture, pour le prouver ; le premier a d’ailleurs été lauréat d’un prix GAMIQ en 2015).

Seuls les vétérans se souviennent sans doute de Hoodrat, le projet punk de son adolescence, mais les mélomanes ont probablement entendu parler du quintette rock Hot Spring, avec lequel la chanteuse et guitariste est aussi acoquinée. Et « en ce moment, Je travaille sur un album de musique électronique en groenlandais », lance-t-elle joyeusement. « Ça m’a pris, sans blague, 10 ans avant de pouvoir prononcer la langue comme il faut. Je travaille avec un poète et un musicien inuit du Groenland », poursuit cette polyglotte capable de chanter en huit langues, mais qui apprivoise encore ces sonorités « proches de l’inuktitut ».

Le projet Gigi French lui permettait d’explorer le travail d’improvisation ainsi que ces sonorités swing et jazzées qui, chez l’iconoclaste Webber, relèvent du plaisir coupable. C’est « un peu ma façon [d’embrasser ce] style musical que j’aimais en cachette, dans les annéées 90, quand j’étais dans un groupe de punk, mais que j’écoutais Billie Holiday » et les grandes voix du jazz, rigole celle qui « adore beaucoup la veille musique ».

Chanter avec tout son corps

Car c’est grâce aux « divas jazz que j’ai appris que j’avais trois clefs de plus sur ma “trompette” [ma voix] et que je pouvais sculpter des sons avec les “pochettes” que j’ai partout sur le corps. Contrairement à ce que je pensais au début, ça [le son] ne sort pas juste de la bouche. Ce sont elles qui m’ont fait comprendre que ça pouvait se développer autrement », en faisant appel à l’ensemble du corps, indique celle sont la voix, sur scène, oscille entre les graves et les aigus, selon son humeur ou ce que lui dicte la chanson.

Gigi French s’est beaucoup développé sur l’impro jazz. Pour le premier album, Canelle, Giselle Webber avait fait entrer en studio 15 musiciens rompus à l’impro, qui n’avaient jamais entendu la moindre note au préalable. Ils ont dû s’acclimater rapidement — et tous ensemble — aux maquettes qu’avaient préparées l’auteure-compositrice interprète,

(« J’avais fait les arrangements, la voix et les contrebasses... mais il y avait juste deux ou trois accords, alors c’était plutôt facile, pour eux », glisse-t elle, facétieuse.

Gigi French

Le premier opus a aussi servi a écrémer les musiciens. Gigi French est désormais réduit à 6 têtes. À cause de sa taille, l’imposant Orkestar Kriminal se déplace mal, et se voit cantonné aux festivals d’été. À l’opposé, le projet Gigi French est de « plus petite taille », pensé pour les tournées « en salles et dans les régions, le restant de l’année », explique la meneuse — en ajoutant que Sam Minevich, au vibraphone, « rescapé du Orkestar », partage tout comme elle son temps entre les deux formations.

Mais même pour ce second opus, l’exercice était encore une fois de tout enregistrer live. Et d’enregistrer « sur ruban de 2 pouces, dans le bon vieux style » analogique. Si la méthode « vielle école » a l’intérêt de mettre en relief l’énergie de groupe, elle a aussi ses inconvénients : « les musiciens sont des perfectionnistes... mais on n’a pas de ruban illimité : on ne peut pas reprendre un morceau juste pour » un ou deux détails.

« Là où c’était du sport, c’était au mixage : comme toutes les pistes sont enregistrées en même temps, il fallait beaucoup de mains sur la console, et être bien réveillée, pour surveiller tous les pitons en même temps ! »

En français

« Inspirés par Buddy Holly & The Crickets » ou encore le travail des Wailers, les chœurs sont prépondérants sur La Boue. Et bien que les musiciens du sextet soient tous anglos ou allophones (« On avait un francophone, Étienne Barry, mais il est trop occupé maintenant, il est dans les Deuxluxe et dans le Orkestar Kriminal. »), leurs back vocals sont 100 % pur laine.

La boue réunit des historiettes drôles ou aigre-douces, toutes authentiquement « vécues ».

« Je voulais absolument composer en français. J’habite au Québec depuis 1999 et les histoires que je raconte sur le disque sont arrivées ici, et en français », promet Giselle Webber, Torontoise de naissance, qui a grandi à Vancouver et Halifax avant de déménager à Montréal.

Gigi French et sa bande entament leur tournée à Ottawa, le 9 novembre au restaurant Pressed (avec le groupe gatinois Double Magnum en première partie). Dans la foulée, ils visiteront Sherbrooke, Trois-Rivières et Québec (les 21, 22 et 23 novembre, respectivement).

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POUR Y ALLER

Quand ? Le 9 novembre, à 20 h

Où ? Pressed (750, avenue Gladstone)

Renseignements : pressed-ottawa.com ; 613-680-9294

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Bipolaire

À multiplier les avatars en même temps que les projets azimutés, c’est à se demander si l’élusive Giselle Webber ne souffre pas d’un trouble de la personnalité multiple.
– Non, rétorque l’artiste, «c’est juste ma façon de rester passionnée». Changer de style, pour elle, relève simplement du «défi créatif» : «ça m’aide à développer le muscle de la composition; comme ça, je sens que mes idées restent ‘fraiches’».
Sa «bipolarité» – diagnostic médical à l’appui – dont elle accepte de parler en toute franchise, n’est pas en jeu, ici. En 2010, peu après la sortie du  premier album de Gigi French, Cannelle, et alors qu’elle surfait déjà sur le succès de ses autres avatars, une crise est survenue. «Je suis tombée très malade. J’ai failli tout perdre. Je suis restée deux ans dans le bois sans parler à personne. Un peu comme Jean Leloup quand il disparaît de la map. Le succès, ça fait ça, parfois. Quand nos carrières vont bien, on est plus stressés, on dort moins et on ne peut plus faire face. [...] Depuis, j’ai appris à ne pas faire trop de choses en même temps, à travailler» dans la mesure.
Yves Bergeras, Le Droit