Gregory Charles croit fermement que l’encadrement pédagogique est capital.

Gregory Charles, un prof pas comme les autres

« Pas de café, merci », décline poliment Gregory Charles, en ce mardi matin. De toute sa vie, l’hyperactif musicien n’a « pris qu’une seule gorgée de cappuccino, pour voir », rigole-t-il.

« Je n’ai pas besoin de ça [pour rester énergique]. Je suis déjà bien assez “collé au plafond” comme ça. »

Il n’a jamais pris de drogue, non plus, d’ailleurs. « Je suis naturellement high tout le temps. C’est génétique, je crois. D’ailleurs, je commence à en payer le prix : ma fille [de sept ans] est pareille », hyperactive et polyvalente, dit-il avant d’ouvrir une parenthèse sur la longue liste d’activités auxquelles s’adonne l’enfant. Puis une autre parenthèse sur le bonheur des relations parents-enfants. Puis une troisième sur la recette du bonheur, qui découle selon lui d’un heureux amalgame de curiosité et d’intelligence.

Car, chez l’enfant, ces deux ingrédients « ouvrent des portes » sur le monde et favorisent son épanouissement, donc « multiplient les pistes vers le bonheur », constate Gregory Charles. La curiosité joue un rôle fondamental, fertile, lors du cap de « l’adolescence, cet âge ingrat » ; et c’est cette même soif d’apprendre, plaide-t-il, qui fera la différence entre une retraite active et une retraite terne.

Mais encore faut-il que l’entourage puisse nourrir cet appétit...

Gregory Charles croit fermement que l’encadrement pédagogique est capital. D’émissions en initiatives, il a fait de l’enseignement et du coaching un acte de foi. Enseigner, c’est pour lui une seconde nature. Ou même la première. Sans doute parce qu’il a lui-même été chaleureusement « investi à un très jeune âge ». Et pas seulement par ses parents.

On rencontre le chanteur pour le faire parler de Musicman, le spectacle interactif qu’il s’apprête à donner au Casino du Lac-Leamy (quatre représentations étalées sur deux semaines), épaulé par Kim Richardson, mais le sujet ne sera abordé, presque accidentellement, qu’à la fin d’une longue conversation d’une heure.

N’attendons pas de réponse directe à nos question : comme lorsqu’il est à l’antenne de ses émissions, Gregory Charles va de digression en digression, et la conversation avance, étrange et passionnante, au gré des pensées qui s’improvisent comme autant d’accords mélodiques entrant au diapason les uns avec les autres.

Une date, mille chansons

À peine évoqué cet enseignant qui laissa une empreinte indélébile sur le cerveau-éponge du jeune Gregory, et voilà M. Charles relancé pour plusieurs minutes. Le voici dressant spontanément le portrait d’une dizaine de « précieux pédagogues » qui ont « changé [sa] vie »... chef de chœur ayant impulsé l’apprentissage du chant choral ; prof de français ayant transformé en « boulimique de lecture » ce gamin qui « trouvait ça don’ long et pénible, lire » ; religieuse « contrôlante » qui « réussit à insuffler de la rigueur » dans ce jeune esprit « en feu ».

Gregory Charles cite de mémoire et sans hésitation les noms et les lieux, s’émeut en évoquant l’odeur de la craie, rit de la maladresse de l’un, de la bienveillance de l’autre, multipliant les anecdotes et les gages de « reconnaissance » pour leurs bons offices.

Dans la liste de tous ces « inspirants » pédagogues, Gregory Charles a un souvenir particulier pour Claude Sutot, un « fantastique prof d’histoire » qui plutôt que d’enseigner à partir d’un plan, ou des manuels, proposait « un cours de demandes spéciales ».

« Il disait “Donnez moi une année, n’importe laquelle !” Et il nous parlait, à 25 ans près, de ce qui s’était passé quelque part sur la planète », abordant avec la même passion didactique les dynasties royales et les compositeurs de musique. « C’était un fou ! » clame Gregory Charles... qui l’imite désormais. En marge de Musicman, l’artiste propose un spectacle-concept directement inspiré de la « méthode Sutot ».

L’Air du temps accueille toutes les demandes spéciales du public, non plus par titres de chansons (ce que Gregory Charles a fait avec brio ces dernières années), mais par date. Et il traverse ainsi, sans partitions, trois siècles de musique occidentale, du Baroque jusqu’à la révolution numérique et le hip-hop. Un show bilingue et sans partitions, qui (outre le talent de ses musiciens accompagnateurs) ne repose que sur sa mémoire phénoménale et son savoir encyclopédique.

Le prof Gregory regrette qu’on ait collectivement pris l’habitude de « dévaloriser ce qui est essentiel, dans la société », à savoir les courroies de transmission de la connaissance que sont les profs, les journalistes (là, il évoque certains politiciens comme Rob Ford).

« L’image qu’on a des profs, c’est qu’ils ont deux mois de vacances. Moi j’ai une petite fille ; elle est fantastique, mais quand je passe toute une journée avec elle, je suis fiou ! [épuisé] ! Je fais juste imaginer ceux qui en ont trente dans une classe — dont trois ou quatre cas problématiques — et qui en plus, ont leurs propres enfants, une fois revenu à la maison ! »

« Je regrette que la société ne valorise pas plus ses éducateurs », souffle celui qui, en marge de ses émissions destinées à développer les talents vocaux (Crescendo) ou ceux d’instrumentistes (Prodiges) des enfants, a aussi mis sur pied un service d’enseignement par correspondance : l’Académie Gregory.

Ce « tutoriel académique interactif » (qu’on trouve à l’adresse gregexperience.com) permet au grand public (« une ribambelle d’enfants et de retraités ») de suivre des cours de chant, de piano et de guitare, via des vidéos Internet. Tous peuvent participer aux concerts collectifs organisés à la fin des blocs d’apprentissages.

Le bonheur de progresser

« Il est où le bonheur ? Il est là ! », dans cet espace que relie l’envie d’apprendre et celle d’élever, dans cette volonté concertée de « progression », clame le prof Gregory, ravi de reprendre à son compte ce refrain de Christophe Mahé.

Le site gregexperience.com héberge aussi le programme Je suis Québécois ; l’objectif de cette initiative est de favoriser l’intégration des immigrants à la société Québécoise, en facilitant la compréhension de la langue française et l’apprentissage de la culture d’ici.

En tant qu’enseignant de musique, la règle cardiale de Gregory Charles est claire : « être toujours en contact avec le plaisir. Il faut que ça demeure plaisant même quand ça devient difficile. Un peu comme les relations interpersonnelles. En amour, comme en amitié, il y a des bouts plus difficiles. Il faut [veiller à ce] que le plaisir reste... »

Deuxième règle : « toujours repousser le dénominateur ». Augmenter dès que possible le niveau de difficultés. « Mes étudiants doivent être courageux, parce que je n’ai pas conçu un cours pour bébés-lalas. [...] En tant qu’enseignant, je perçois qu’on peut toujours aller un peu plus loin. Que la ligne d’arrivée, on n’y arrivera pas. Et ce sera satisfaisant de ne pas y arriver »

Le plaisir d’en baver

Un avis qui semble contraire aux modèles d’éducation contemporains. Et l’estime de soi, dans tous ça ? « On fonctionne beaucoup comme dans un jeu vidéo, où tu “gradues” toutes les 4 secondes. Et où tu peux en plus aller consulter un site quelconque, pour aller chercher les raccourcis » et autres cheats codes.

« Je trouve une vraie valeur au travail, à l’expérience, au temps » et à l’effort. Il croit dur comme fer aux vertus de « l’épreuve ». « Je ne les souhaite à personne, les épreuves, mais je crois qu’on est de meilleures personnes après. Il y a plein de chose qu’on ne comprend qu’après en avoir bavé un peu. »

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POUR Y ALLER

Quand ? Les 12, 13, 19 et juillet, à 20 h

Où ? Théâtre du Casino du Lac Leamy

Renseignements et billets : ticketmaster.ca ; theatrecasino.ca ; 1-877-977-7970