Les ex-administrateurs d’Outaouais Rock tentent de récupérer 1,4 million $ sur leurs propres dettes.

Faillite d'Outaouais Rock: Alex Martel sur la liste des créanciers

Les ex-administrateurs d’Outaouais Rock, l’organisme qui chapeautait le festival de Montebello, aujourd’hui en faillite, tentent de récupérer 1,4 million $ sur leurs propres dettes.

De gros joueurs en organisation d’événementiel ont été durement touchés par la faillite du Montebello Rockfest, évaluée à 5,9 M$. Mais certains d’entre eux, dont le fondateur du festival Alex Martel, se situent des deux bords, à la fois débiteurs et créanciers, dans le dossier du Rockfest. 

Selon ce qu’indique le syndic de faillite KPMG, la Compagnie montréalaise Larivée, Cabot, Champagne (CLCC) a déclaré un manque à gagner de plus de 800 000 $.

Société montréalaise qui gère entre autres la maison de disque La Tribu (étiquette à l’enseigne de laquelle logent Les Cowboys Fringants), CLCC apparaît à deux reprises, dans les documents de KPMG. Elle estime avoir été flouée de 429 269$ d’une part, et de 383 361$ d’autre part. 

Sauf que le pdg de CLCC, Claude Larivée, et son directeur des opérations, Luc Cabot, étaient tous deux administrateurs d’Outaouais Rock (OR, la structure administrative derrière le festival), au moment de sa faillite. M. Larivée était même président et trésorier d’OR. 

Les deux montants réclamés représentent un cumul «d’avances faites à Outaouais Rock», ainsi que «de frais encourus par notre compagnie et ensuite [refacturés] à Outaouais Rock», précise directrice des relations avec la presse de CLCC, Marie-Christine Champagne.

Piknic Électronik

Parmi les six administrateurs du Rockfest en 2018 figuraient aussi Pascal Lefebvre et Nicolas Cournoyer. Tous deux sont associés à l’organisme montréalais Piknic Électronik. M. Lefebvre est actionnaire principal du Piknic; M. Cournoyer, l’un de ses administrateurs.

Par le biais d’une compagnie à numéro spécialisée dans la «production d’événements culturels», les deux hommes se sont ajoutés à la liste des 119 créanciers. 

Ladite compagnie à numéro – qui a M. Lefebvre pour président et M. Cournoyer pour administrateur – réclame un montant en souffrance estimé à 392 823$. 

Cette compagnie à numéro portait «antérieurement» le nom Piknic Électronik, indique le registraire des entreprises du Québec. L’entreprise baptisée Piknic Électronik existe pourtant toujours, et n’a fait l’objet d’aucune scission ni faillite, indique le registraire.

Alex Martel aussi

Le nom du fondateur du Rockfest, Alex Martel, figure sur la liste des créanciers du Rockfest établie par le syndic de faillite KPMG.

Selon leurs documents, Alexandre Martel réclame 8 744$. 

Lors de la faillite, M. Martel occupait le fauteuil de vice-président d’Outaouais Rock. 

Rappelons que, lors des trois dernières éditions du Rockfest, il n’était plus qu’un «actionnaire minoritaire» du festival. Il n’avait donc pas le contrôle sur les décisions prises par l’ensemble des partenaires d’Outaouais Rock, une firme constituée de six associés. (Voir autre texte).

Lorsque Le Droit a contacté M. Martel pour obtenir des précisions quant à la nature de ce montant en souffrance, le Montebellois a indiqué que ce montant était «erroné». Il a ensuite précisé que le montant qui lui était dû s’élevait en réalité à 208 132$.

Cette somme, précise-t-il, est «un investissement personnel [versé] pour les liquidités de l’organisme». Une créance non garantie, qu’il estime avoir perdue lors de la faillite du Rockfest.

Ce chiffre ne concorde à aucun des montants indiqués dans les documents du syndic de faillite. M. Martel explique que c’est pourtant le montant qu’il a indiqué dans son formulaire de réclamation — qu’il a «déposé au syndic lors de l’assemblée des créanciers en janvier, avec les pièces justificatives». La présente liste du syndic n’a donc pas été mise à jour, conclut-il.

Le fondateur du RF souligne d’ailleurs que la liste actuelle des créanciers «contient plusieurs informations inexactes, qui avaient été soulignées au syndic à quelques reprises, mais qui n’avaient pas été corrigées puisque le document avait déjà été envoyé aux créanciers».

Selon lui, ces erreurs portent notamment sur «plusieurs montants gonflés, surtout concernant les artistes», ainsi que «des noms erronés et des créanciers qui ont été payés, mais qui sont quand même demeurés sur la liste».

Le sixième et dernier administrateur d’Outaouais Rock était Éric Albert, un manager montréalais spécialisé en culture, en médias et en nouvelles technologies. 

M. Albert est l’un des trois dirigeants de XPND Capital, une société d’investissement spécialisée dans les entreprises à fort potentiel de croissance. Il est pdg du Centre Phi. Il est aussi président de Mishmash, un «collectif expérientiel» à vocation culturelle qui regroupe entre autres La Tribu, Piknic Électronik ainsi que les magazines Voir et L’Actualité, que Mishmash a récemment acquis.

Parfaitement légal

Tenter de recouvrer une partie de ses pertes par ce genre de jeux de comptabilité est une chose courante. «Ce n’est pas inhabituel de voir les partenaires avoir des sommes qui leur sont dues», rappelle Stéphane De Broux, partenaire associé pour la firme KPMG et responsable du dossier de la faillite d’OR, à propos des créances réclamées par les ex-administrateurs.

L’équipe de LCC a pris les rênes d’Outaouais Rock en 2016. Piknic Électronik est devenu partenaire d’affaires du Rockfest en 2018; le groupe assurait la gestion logistique de l’événement dans son intégralité. Les dirigeants du festival ont déclaré faillite en décembre 2018, quelques mois après avoir organisé sa 13e édition.

Avec Benoit Sabourin, Le Droit

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LA SOCAN FLOUÉE DE 173 000 $

La faillite du Rockfest floue les auteurs et compositeurs de 173 000 $.

La Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SOCAN), est convaincue qu’elle ne reverra jamais la couleur des 173 911 $ que devait lui verser Outaouais Rock.

La SOCAN est chargée de récupérer et redistribuer aux auteurs et compositeurs du monde entier les montants qui leurs sont dûs, y compris lors des concerts. Le promoteur d’un concert ou d’un festival doit remettre 3 % des recettes de la vente des billets, afin de s’acquitter des droits d’auteur liés à la diffusion de musique publique.

Cet impayé de 173 911 $ concerne effectivement les licenses accordées au Rockfest, mais la dette est « liée aux trois dernières éditions du Rockfest, et non pas à la dernière année seulement », précise Eric Parazelli, responsable des médias pour la SOCAN.

L’organisme canadien de gestion des droits d’auteur refuse de commenter un cas d’espèce, lorsqu’il comporte des enjeux de nature judiciaire.

Reste que, aux yeux du chef de service adjoint au département des licences de la SOCAN, Marc Richard, un montant en souffrance aussi important « est inhabituel ». « Des montants plus petits, oui, c’est fréquent. Mais là, ça, c’est rare ».

Les chances de récupérer cet argent « sont malheureusement basses, parce qu’on est pas un créancier préférentiel. Revenu Québec va être payé en priorité », atteste-il, en parlant de façon générale, et non du Rockfest en particulier. « C’est malheureux, parce qu’à l’arrière-scène, il y a des gens de bonne foi qui n’auront pas ce qui leur est dû ».

Yves Bergeras et Benoit Sabourin, Le Droit