L'automne dernier, on a diagnostiqué un cancer colorectal à l'auteur-compositeur-interprète Dan Bigras.

Dan Bigras, sur scène malgré tout

Sherbrooke — Dan Bigras appelle à l’heure pile. Il n’aime pas être en retard, explique-t-il depuis son domaine de Lanaudière. Là-bas, le temps suspend pourtant sa course. Dans l’îlot de nature qui l’environne, tout est apaisement. Le chant du ruisseau berce l’imaginaire, les chevreuils viennent saluer presque à la porte. Le lieu est parfait pour créer. Mais par les temps qui courent, le chanteur ne tricote pas de nouveaux textes.

« Si j’ai un flash pour une chanson ou pour autre chose, je prends des notes, mais c’est tout. Je n’ai pas la tête à écrire. Présentement, je suis un peu comme un colonel. C’est calme, un colonel. Ça sait que ça doit aller à la guerre, ça fait ses affaires, ça ne panique pas, mais ce n’est pas la personne la plus introspective qui soit », image le chanteur, qui fera entendre sa voix à la Maison de la culture de Gatineau mardi 17 avril.

On lui a diagnostiqué un cancer colorectal l’automne dernier. Il venait de boucler Le temps des seigneurs, beau projet double qui se décline en livre et en disque. La biographie et le CD double célébrant 25 ans de métier ont trouvé leur place en magasin, mais les lancements prévus ont été suspendus. Le cancer imposait son propre calendrier. Les traitements ne pouvaient pas attendre. Tant pis pour le reste.

« J’ai quand même réussi à négocier ma présence au Show du Refuge. Celui-là, je ne pouvais le déplacer ni l’annuler. Tout était en place, tout le monde avait réservé sa soirée, trop de choses étaient en jeu. Il était hors de question que je renonce à cet engagement. J’ai fait de la gestion d’énergie, je suis arrivé fatigué à la fin du spectacle, mais j’y suis arrivé. »

« Là, je n’ai plus de cancer. Je n’avais pas de métastases dans mes organes, mais comme j’en avais un peu trop dans les ganglions lymphatiques, j’ai des traitements de chimio aux deux semaines pour diminuer les risques de récidive. Ils étaient estimés à 50 %. Avec la chimio, ils chutent à 30 %. Je n’ai pas de garantie, mais c’est avec ça que je vis et ça me convient très bien. »

L’auteur-compositeur-interprète envisage la maladie comme tout le reste : avec philosophie. Et transparence.

« J’aurais même abordé la mort de cette façon-là. Il y a eu un moment où on ne savait pas quel serait le pronostic... Honnêtement, j’ai fait assez de visites à Sainte-Justine pour savoir que le vrai film d’horreur, c’est lorsqu’un enfant est malade, lorsqu’il lui reste trois mois à vivre. Ça, c’est immensément triste. À côté, un gars de 60 ans qui pogne le cancer, ce n’est pas la fin du monde. »

Créer sous cortisone
La chimio a ses revers, elle mine parfois l’énergie, mais elle réserve aussi des surprises.

« Dans le cocktail médicamenteux, pour éviter la nausée, il y a du Decadron. Et dans celui-ci, il y a de la cortisone. Ça garde réveillé. Ma première nuit après ça, je la passe debout. Tout le temps. Mais ce n’est pas une nuit d’insomnie d’angoisse. C’est de la création pure. Ces jours-là, je réécris le show en entier, j’envoie ça à mes musiciens. Chacun retravaille le tout. C’est formidable. Et c’est drôle parce qu’il y a 22 ans, avant que je décide d’arrêter de consommer, avant que je décide de remonter le taux de sang dans mon alcool, je faisais ça. Sauf que je le regrettais le lendemain parce que j’envoyais des niaiseries. Là, non. C’est complètement différent, ça nourrit le show. »

Ce spectacle qui l’énergise autant qu’il est énergivore.

« C’est exigeant, mais c’est du bonheur. Dans la vie, il n’y a rien qui m’a fait autant de bien que de faire de la musique. Et je le goûte encore plus maintenant parce que je suis encore plus heureux qu’avant. Avoir le cancer, ça change la perspective. C’est normal : quand il est question qu’on te prive de ta vie, tu y penses et tu en profites plus, après. Tu la savoures, tu te délectes de chaque moment. Enchaîner six mois de chimio en regardant le plafond, c’était hors de question. Mais je fais les choses intelligemment, je dose mon énergie. »

Pousser la lumière
Présenté comme un spectacle multimédia, le tour de chant bâti sur mesure intègre des projections comme jamais auparavant.

« Attention quand même ! Je ne suis pas Robert Lepage, mais disons que j’avais l’habitude de présenter des images pour le Show du Refuge et j’ai poussé ça plus loin. Je peux vraiment dire que mon éclairagiste est aussi projectionniste sur ce spectacle. Je suis accompagné de trois musiciens absolument formidables, on va dans différentes directions, on fait du classique, du blues, du rock. On fait de tout. »

Et ils couvrent large, puisque Le temps des seigneurs revisite l’ensemble du répertoire de Bigras.

« L’idée du disque est venue alors que j’écrivais le livre. Il manquait quelque chose et je ne comprenais pas quoi. Jusqu’à ce que je réalise que j’ai l’habitude de coller une musique aux scènes que j’écris pour un film, par exemple. Pour moi, tout passe par la musique, il fallait que je fasse la trame du livre. Ce que j’écrivais portait sur le passé, alors bricoler une compilation allait de soi. J’ai ressorti les titres qui s’imbriquaient à ce que je raconte, avec mes meilleurs duos. Et j’ai mis trois nouvelles chansons pour l’espoir. »

Écrire comme on fait la paix
Dan Bigras n’a pas écrit sa biographie dans un souffle. Le livre, il l’a porté huit ans. Pages jetées, passages raturés, chapitres recommencés. Il a pris certains détours avant d’arriver à trouver le ton qu’il fallait pour raconter ses premières années marquées par la violence.

« Je ne voulais pas régler des comptes et à certains moments, je réalisais que ça pouvait prendre cette tangente alors que je n’avais pas d’intention de guerre. Je cherchais plutôt la paix. Je suis maintenant un homme beaucoup plus serein par rapport à mon passé. C’est un cheminement qui s’est fait au fil du temps. C’est ce que je voulais amener et porter. Mais il fallait quand même que ça parte raide. Qu’on sache tout de suite que cet enfant-là, le petit Dan, vient de manger une volée et qu’il ne comprend pas pourquoi. Ça met tout de suite le sujet sur la table, ça permet de comprendre pourquoi je m’engage à ce point pour le Refuge. Certains pensent que c’est par générosité. Pas du tout ! »

Les racines de son engagement sont ailleurs. Dans cette enfance écorchée dont il a voulu guérir en prenant sous son aile d’autres jeunes au parcours hachuré.

« J’avais besoin de faire quelque chose de bien avec les choses qui m’ont fait souffrir, d’amener ça ailleurs en faisant œuvre utile », dit celui qui, pour témoigner avec justesse et authenticité, a choisi de raconter son histoire à deux voix, celles du petit Dan et du grand Daniel, qui mêlent leurs perspectives dans les pages du livre publié aux éditions Québec Amérique.

Il avait parlé à ceux que sa sortie publique pouvait heurter. Les proches autour.

« Mais à un moment donné, on ne peut pas faire le tour de toute la famille élargie. Après la publication, j’ai eu un appel d’une tante. Une sœur de mon père. Avec ses sœurs et son frère, ceux qui sont encore vivants, ils ont fait un conseil de famille pour comprendre d’où venait cette rage qui habitait mon père, leur petit frère. Ma tante m’a dit qu’elle avait lu ma biographie en pleurant beaucoup, mais que tous, ils trouvaient que c’était un beau livre. Qu’ils m’aimaient. Et qu’ils m’encourageaient à continuer de m’engager auprès des jeunes. Ce témoignage, je l’ai reçu avec émotion, c’est ce qui m’a le plus bouleversé. Pour écrire ce livre-là, j’ai remonté de 13 générations. Je voulais comprendre le cycle de la violence, comprendre comment ça se passait d’une génération à une autre. »

Chaînon manquant
Il avait trouvé quelques clés. Il ne le savait pas, mais il lui manquait encore un élément. Pivot. Crucial.

« Le chat est sorti du sac à la suite de la réunion de mes tantes et mon oncle. Mon père avait confié un grand secret à l’un de ses frères en lui faisant jurer de ne pas en parler. Mon oncle, avant de mourir, l’avait répété à sa femme. Ce n’est pas dans le livre, parce que je l’ai appris après. À l’époque, les jeunes qui vivaient sur une ferme devaient passer par le clergé pour avoir accès à l’éducation. Mon père a fait ce cheminement. Et il a été agressé sexuellement par les curés à tour de bras », retrace-t-il

« Ça me bouleverse parce qu’il était très jeune. Ça me ramène à mon propre petit frère. Je me dis que c’est probablement ce qui a fait de mon père le psychanalyste fantastique qu’il a été auprès des enfants qui souffraient, parce qu’il comprenait. Mais probablement que, lorsqu’il prenait un coup, la face sombre de cette affaire-là prenait le dessus. Ça explique sans doute beaucoup de choses... », poursuit le chanteur qui, lors de son passage à l’émission Tout le monde en parle, avait laissé planer la possibilité que son jeune frère, aujourd’hui décédé, ait été abusé par son père.

« J’aurais voulu pouvoir retourner en arrière et insérer ces nouvelles infos dans le livre. Ça fait toujours ça, j’ai souvent le goût de recommencer mes projets. Mais je ne vais jamais là, bien sûr. Pour le livre, si j’avais pu rejouer dedans, la conclusion aurait été différente. J’aurais terminé sur cette phrase, qui m’est venue après l’impression du bouquin : maintenant, là où je suis rendu, je sais que je suis assez solide pour être fragile. »

POUR Y ALLER

Quand ? Mardi 17 avril, à 20 h

Où ? Maison de la culture de Gatineau

Renseignements : 819-243-2525 ; salleodyssee.ca