Le CityFolk offre une excellente occasion de découvrir Ben Caplan et The Casual Smokers.

Ben Caplan, l’étrangeté flamboyante

Le Canadien Ben Caplan fait partie de ces artistes aussi brillants que discrets, ces créateurs-électrons libres pas suffisamment médiatisés qu’on découvre par accident, l’oreille tirée par un ami mélomane, et dont on tombe instantanément sous le charme.

Le CityFolk d’Ottawa, qui débute mercredi 12 septembre, se propose d’être cet heureux conseiller, en conviant Ben Caplan samedi 15, et plusieurs autres belles trouvailles (pas forcément du même acabit ; le folk se décline à de multiples sauces très colorées) sur la pelouse du parc Lansdowne du 12 au 16 septembre.

Certes, le CityFolk a des invités plus connus (Hozier, Kaleo, The Decemberists, Ani Di Franco, etc.), voire célèbres (David Byrne, des Talking Heads et le Tedeschi Truck Band), mais Caplan, estimait-on, mérite d’être davantage connu (ou découvert ; Caplan ne s’aventure que rarement sur scène au Québec, avoue-t-il) du public francophone, dans cette région qui a vu grandir SoCalled (l’Aylmerois Josh Dolgin), avec qui Caplan partage un héritage hébraïque et un amour indéfectible pour les sonorités « klezmer » (la musique traditionnelle des Juifs d’Europe de l’Est).

Encore hésitant ? Courez vite découvrir la vidéo chorégraphiée de Birds With Broken Wings, entre autres joliesses signées Caplan qui volettent sur YouTube.

Ricaneur hirsute, déjà poilu du menton jusqu’au sternum bien avant que la « bûcheronnite » (les sociologues appellent ce look « lumbersexuel ») ne devienne une mode, Ben Caplan arrive à Ottawa bardé d’un tout récent album – étrangement intitulé Old Stock. Composées en 2016, très orientées klezmer, pétries de violon, de clarinette et d’accordéon, les chansons de ce disque paru en juin ont servi de trame à une pièce de théâtre musical dans laquelle Caplan allait jouer le narrateur clownesque.

Cette pièce, Old Stock – A Refugee Love Story, retraçait les premiers pas en sol canadien d’un couple d’immigrants juifs. Une pièce ancrée dans la réalité, puisque les personnages étaient nuls autres que les grands-parents de la dramaturge Hannah Moscovitch, dans une biographie réinventée, chantée et mise en scène avec une bonne dose d’humour et deux zestes d’iconoclasme.

Le disque folk-rock qui en découle se tient toutefois par lui-même, indépendamment du récit de la pièce d’origine, car les chansons ont été écrites de façon à pouvoir vivre de façon autonome, au sein d’une sorte d’album-concept, précise Ben Caplan, joint par téléphone.

Sur scène, il ne se contentera pas de puiser dans cet opus surfant sur les thèmes de l’immigration, l’amour, la sexualité et Dieu, mais explorera ses deux précédents disques, Birds With Broken Wings (2015) et In the Time of the Great Remembering (2013). « Je vais en profiter pour vous présenter mon nouveau groupe ; nous avons un peu changé l’instrumentation » de façon à pouvoir rendre justice à l’esprit klezmer d’Old Stock, dévoile le chanteur.

Batteur ottavien

Le batteur qui l’accompagne depuis quatre ans, Jamie Kronik – un musicien natif d’Ottawa, nous apprend Caplan – est resté fidèle au poste, tout comme Taryn Kawaja, sa pianiste-flûtiste-chanteuse-joueuse de melodica. Le groupe, The Casual Smokers, aligne désormais un claviériste-accordéoniste, Graham Scott, et un « fabuleux clarinettiste venu de Brooklyn » et « vrai spécialiste de la musique traditionnelle est européen », Michael Winograd.

« J’avais un peu travaillé avec la clarinette sur mon premier album, et j’en avais passablement plus sur le second, mais on n’a jamais pu vraiment rendre justice à cela en tournée. Cette fois, on peut vraiment reproduire live ces sonorités-là et celles de l’accordéon. »

Être étranger en terre étrange

Ben Caplan explore sur Old Stock le sentiment d’aliénation de l’immigrant, cet « étranger en terre étrange », à travers le prisme de son héritage hébraïque.

L’album, pour rappel, a été écrit en pleine « crise » des migrants, dans un contexte d’exodes massifs de réfugiés à l’échelle planétaire.

« Personnellement, j’ai grandi dans un grand sentiment de confort, en ce qui concerne mon environnement », détaille cet Ontarien de naissance qui a élu Halifax pour domicile adoptif. « Mais, oui, je me suis parfois senti différent, ou bizarre, en particulier en ce qui avait trait à mon identité de Canadien d’origine juive. »

À cause du contexte géopolitique de 2016, « c’était très important pour moi de créer une œuvre qui essaie de refléter la question de l’identité, et ce que ça signifie de se déplacer d’un endroit à un autre, et d’avoir à exprimer et affirmer son identité dans un nouvel environnement », se souvient Ben Caplan.

Rassurons-nous, cela se transpose sur disque avec beaucoup d’humour (assez grinçant, d’ailleurs) et aucun militantisme.

« [Sur Old Stock], je me contente d’imaginer, à travers ma toute petite expérience personnelle de racisme ou de discrimination, d’ouvrir une fenêtre sur des gens qui ont connu des formes beaucoup plus profondes et beaucoup plus visibles d’étrangisme [otherness]. Au Canada, on véhicule cette image de terre d’accueil, d’ouverture, et de multiculturalisme – et nous aimons dire qu’il n’y a pas de problèmes de racisme, alors qu’il y en a. C’est bien réel, dans tous les territoires que j’ai visités dans le cadre de mes tournées. »

Perpétuer ce “mythe populaire” sert avant tout à nous dédouaner collectivement, estime-t-il.

« Et quand nous n’y arrivons plus, nous nous mettons à regarder au sud de la frontière, alors qu’il n’y a pas pire exemple de comparaison, si on veut mériter la tape qu’on se donne dans le dos », grince ce francophile, amateur de Richard Desjardins.

Personnage exagéré

Mais au-delà de tout lien avec ses racines, on subodore en Ben Caplan – sans doute cela est-il lié à son apparence, sa barbe échevelée et ses joyeuses simagrées sur scène – une personnalité assez forte pour se mettre elle-même dans la marge.

« J’essaie très fort de ne pas “mentir” sur scène, d’être moi-même. Mais j’exagère souvent le personnage. C’est une performance. [...] Ce serait assez insupportable de me côtoyer si j’avais, dans la vie, la même personnalité que sur scène », s’esclaffe Caplan, qui maîtrise trois instruments, mais qui est capable d’en tripoter douze correctement.

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POUR Y ALLER

Où ? Parc Lansdowne

Quand ? 15 septembre, 15 h 30

Renseignements : cityfolkfestival.com ; 613-232-6767 ; 613-230-8234