«Quand je me levais la nuit pour donner un boire, mais aussi écrire, ma blonde me demandait si j’étais dans un ''high'' maniaque!» dit Ariane Moffatt.

Ariane Moffatt happée par la création

Quand elle était enceinte de son petit George, Ariane Moffatt s’imaginait vivre à fond son congé de maternité. Mais nos plans, parfois, la vie s’en balance. Atteinte de pré-éclampsie sévère, elle accouche d’urgence de son troisième fiston, plus d’un mois avant son temps. Entre les détours à l’hôpital et, plus tard, les boires de bébé et la gestion de la vie de famille, l’auteure-compositrice-interprète s’est surprise à prendre la plume et à être happée par une sorte de transe de création. Avant de s’en rendre compte, elle avait en main son sixième album, Petites mains précieuses. Discussion avec une musicienne qui dit avoir vécu une petite renaissance artistique en se faisant bouleverser par l’imprévu…

Q Tu racontes avoir été vraiment emportée par l’inspiration juste après ton accouchement, alors que tu vivais des moments pas nécessairement évidents ni reposants...

R C’était la première fois que je vivais ça. Pour l’album 22h22 [paru en 2015], au contraire, j’avais l’impression qu’il fallait que je m’extirpe de l’intensité de l’arrivée des jumeaux pour me retrouver artistiquement. Là, c’est vraiment la création qui est venue me chercher. Et ça s’est fait de manière assez grisante, excitante. Même si on peut se demander comment ça peut s’inscrire dans ces premiers mois de vie post-accouchement. Pour moi, il y avait quelque chose de fascinant de sentir que j’entrais un peu dans une transe, que j’avais plein de choses à dire. Un peu comme si je m’étais regroundée sur un canal, sur quelque chose de très profond en moi. C’est comme ça que cette espèce de machine a été lancée. Après, je n’ai pas beaucoup réfléchi, J’étais comme hypnotisée dans cette affaire-là pour finalement me rendre compte que j’étais en train de faire un disque et que ça allait plus vite que prévu.

Q Pour toi, c’était vraiment une nouvelle façon d’appréhender l’écriture?

R C’est vrai que d’habitude, c’est plus un truc attendu. Je fais une tournée, je me repose un peu et je repars. C’est plus un cycle prédestiné de la vie d’un auteur-compositeur. Là, je m’étais vraiment dit que j’allais prendre un peu de recul pour vivre de façon complètement investie mon congé de maternité. Je l’ai vécu quand même, mais avec un autre bébé… [Cet album], c’était presque comme un quatrième enfant! C’est sûr que ça part d’une incapacité à complètement décrocher. Mais j’étais tellement remuée! C’est la preuve que dans les moments plus vacillants, c’est toujours la création qui est le meilleur remède pour moi.

Q Étais-tu quand même sereine dans le processus?

R Oui. Je n’étais pas déprimée post-partum. Mais j’avais de la broue dans le toupet. Quand je me levais la nuit pour donner un boire, mais aussi écrire, ma blonde me demandait si j’étais dans un high maniaque! Peut-être que les hormones ont fait une partie du travail, mais j’étais allumée, allumée. J’avais toujours au fond de la tête des chansons qui évoluaient, même si j’étais dans mon quotidien de mère. Après, d’aller en studio alors que mon bébé n’allait pas encore à la garderie, ç’a été une autre paire de manches. C’est sûr que ç’a été dur. Ç’a été de vivre les conséquences de cet élan-là et de l’inscrire dans une production. À un moment donné, j’ai trouvé que j’étais allée vite. Mais là, il était trop tard, c’était parti. J’avais réservé le studio et les musiciens, fallait y aller!

Q Même si tu as créé ces chansons juste après ton accouchement, j’ai l’impression que ton album «de maternité», tu l’as fait avec le précédent, 22h22...

Vraiment. Sur cet album-là, quand je parle d’une petite renaissance, c’est plus un recontact avec moi. C’est beaucoup moins teinté de la maternité que 22h22. J’avais besoin de reconnecter avec mon monde personnel et plus intime et de faire vivre cette femme-là, au-delà de la maman.

Q Et musicalement, qu’est-ce qui t’a guidée?

R La chanson Souffle pour deux, qui ouvre l’album, a vraiment été la première où j’ai imaginé un côté un peu soul des années 70: les basses et les batteries jouées ensemble, quelque chose de moins assis sur de l’électro. J’avais le désir de faire des chansons plus universelles, des structures composées au piano, des textes travaillés. Pas d’être dans le son électro-pop minimaliste du moment, mais d’aller puiser dans le soul, le disco, le funk lent. Mon image depuis le début, c’est mon chalet, un feu de camp et une boule disco. Cette espèce de chaleur et d’intimité, mais avec un groove et une sensualité.

Q La chanson La statue fait clairement référence au mouvement #MeToo. Avais-tu la volonté d’écrire sur ce sujet ou s’est-il imposé de lui-même?

R Ça s’est imposé à travers le courant social. Le jour où il y a eu cette grande sortie [contre Gilbert Rozon], je venais d’écouter à la radio les journalistes et le fruit de leur travail : les dénonciations de Pénélope McQuade, de Salomé Corbo, de Lyne Charlebois... Ça m’est arrivé d’être happée par un phénomène qui se passe dans l’environnement et de finalement sentir que je suis donc bien admirative de leur courage et touchée par ça. Par solidarité, ça m’a donné envie de m’asseoir et d’écrire quelque chose. Je ne voulais pas l’appeler #MeToo, je n’ai pas envie que ce soit perçu comme de saisir une opportunité de ce mouvement-là. Quand j’ai écrit Poussière d’ange [une chanson sur l’avortement, NDLR], c’était une façon pour moi d’entrer en relation affective, à distance, avec l’émotion que j’ai ressentie devant le courage de ces femmes-là. La chanson, après, en est une de libération. C’est de refuser de garder plus longtemps en soi quelque chose de cadenassé. Ça peut s’appliquer à plusieurs situations, aussi.

VOUS VOULEZ Y ALLER?

• Qui: Ariane Moffatt (Les Louanges en première partie)

• Quand: 22 mars à 20h

• Où: Impérial

• Billets: 40$