Antoine Corriveau travaille beaucoup avec les peaux et les éléments rythmiques depuis une expérience en studio avec Salomé Leclerc. « Je ne veux pas tourner en rond », explique-t-il.

Antoine Corriveau se redéfinit avec les percussions

Antoine Corriveau prend le temps de respirer un peu, avant de plonger dans le nouvel album qu’il vient d’entamer, et pour lequel il projette une sortie « à l’automne, ou plus probablement le début 2020 ».

Le spectacle qu’il donne au Centre national des arts (CNA) samedi 26 janvier semble presque un accident. « C’est le seul show qu’on fait [au Canada] cette année », confie le musicien au téléphone, à propos de ce ricochet scénique un peu éloigné de sa dernière tournée.

« On va peut-être aller en France, ce printemps et faire quelques festivals cet été », ajoute timidement celui qui s’est révélé au grand public grâce aux albums Les ombres longues (2014) et, surtout, Cette chose qui cognait dans ma poitrine sans vouloir s’arrêter (2016), disque gratifié de quatre nominations à l’Adisq, et d’une citation dans la longue liste du prix Polaris. Mais la scène n’est pas sa priorité à court terme.

« Je viens de me construire un studio. Ça va me permettre de travailler différemment, de me mettre dans un mode où je peux composer en même temps que j’enregistre », se réjouit l’artiste de 34 ans, qui partage ce local avec son batteur Stéphane Bergeron et Nicolas Grou, qui a (parfois co) réalisé tous ses disques.

« J’ai commencé à travailler sur des compositions, mais ce que je sais, à ce stade-ci, c’est que j’ai envie de changer de manière de faire. Je vais enregistrer pas mal de drums, probablement avec plusieurs drummers ensemble, pour essayer de composer à partir de beats plutôt que de mélodies », expose Antoine Corriveau.

Ce désir d’asseoir ses futures compositions sur des peaux et des éléments rythmiques provient « de mon expérience en studio avec Salomé [Leclerc], qui joue du drum. C’est ce qui m’a donné l’envie de réunir plusieurs drummeurs et voir ce que ça pourrait donner. Ça nourrit la création de la suite. Je ne veux pas tourner en rond... À quoi ça sert ? », s’interroge l’artiste.

Corriveau a assuré la direction artistique du dernier disque de Salomé Leclerc. Avant ça, il a réalisé les albums de plusieurs confrères, dont ceux de Matt Vézio et de Mathieu Bérubé (qu’il vient tout juste d’achever). « C’est stimulant de rentrer dans l’univers artistique de quelqu’un d’autre, et voir ce que je peux y apporter. »

Préférant nourrir ses projets de « variations » Antoine Corriveau fuit la routine professionnelle comme la peste.

Musique de film

En parallèle, il a commencé à travailler sur un projet de musique de film, avec un réalisateur québécois de premier ordre (mais dont on ne peut pas dévoiler le nom, à ce stade). « C’est un projet assez le fun, [car] je vais pouvoir collaborer sur le scénario, et le réalisateur me permettra probablement d’aller sur le plateau ». Voilà bien de quoi exciter sa créativité, alors que les trames sonores sont généralement composées en studio, devant des images déjà tournées et prémontées.

Son autre dada ? « L’instantanéité ». Il préfère la mise en danger et les surprises du live. « Je travaille de plus en plus avec des musiciens “remplaçants”. Je souhaite qu’on répète le moins possible. » Mais pour que ça fonctionne, il faut des musiciens expérimentés, « en qui j’ai toute confiance ».

Il aime collaborer avec son « bon ami » le musicien originaire de l’Outaouais Francis Faubert. « On a fait les Francouvertes en même temps, en 2012-2013 et on est resté amis. Encore une fois, le côté humain et l’amitié prennent le dessus. Ce qui transparaît sur scène, c’est le plaisir de jouer ensemble, malgré les différences de nos univers. [...] J’aime de plus en plus être le “musicien de” [quelqu’un d’autre], plus que le frontman. Ça enlève la pression. »

Réarranger

Le spectacle ottavien sera « un peu teinté » du show que la bande a donné en novembre au Club Soda, « où on avait un peu réarrangé certaines chansons ». L’occasion était spéciale, puisqu’il en profitait pour lancer Feu de Forêt, un minialbum très féminin dans ses thèmes, lors d’une prestation rehaussée de projections d’illustrations de l’artiste Mathilde Corbeil.

Réarranger ses pièces, il adore. « J’aime voir jusqu’où je peux bender les choses, ajouter des choses et des “bruits” tout en demeurant digeste – et en conservant ma sensibilité. J’aime la pop aussi. J’ai toujours eu la prétention de penser que je pouvais faire des trucs [sombres ou lourds] – en prétendant que c’est de la pop... et réussir à rejoindre le public pop. »

Au CNA, la perfo sera plus intime qu’au Club Soda. Pas d’autres projections prévues à la Quatrième salle que celles de sa voix et des vibrations de ses trois acolytes – Marianne Houle (violoncelle et claviers), Sheenah Ko (basse) et Stéphane Bergeron. « On va faire quelques nouvelles chansons », laisse entendre le chanteur.

Angoisses... créatives

En entrevue, Corriveau s’avère loin de l’artiste torturé, dépressif ou bileux, tel qu’on peut l’imaginer à la lumière de sa poésie ombrageuse.

« Je m’arrange pour ne jamais “m’arracher le cœur” » au travail, sourit-il. « J’écris et je compose un peu tout le temps ; j’accumule des bouts de textes et de musique... » Ça donne ce que ça donne, mais « non, je ne suis pas particulièrement angoissé ».

Un ange passe.

Corriveau lui laisse le temps de s’envoler, puis, sans se raviser, précise : « En fait, j’ai commencé à angoisser dans les derniers mois, en voyant la fin des dates de tournée. D’habitude, à la fin d’un cycle de tournée, j’ai déjà 7 ou 8 chansons d’accumulées. Là, je me retrouvais devant rien. Donc [je ressentais] des incertitudes sur ce qui va se passer. Ç’a été stressant un bout de temps mais c’est devenu super excitant. »

« Je me suis ouvert une porte avec le minialbum », qui a permis de prolonger le cycle et de le clore.

Par bonheur, l’angoisse s’est changée en énergie créative l’incitant à « sortir de mes patterns » de compositeur, dit-il. « Je pense que je peux garder mes “réflexes” d’artistes, les progressions d’accords [qui me définissent], mais en leur insufflant une drive plus rock », analyse-t-il.

Mais « artiste maudit » ? Du tout. En réalité, il n’a jamais été vraiment question de lui, dans ses textes.

« Dans Les ombres longues, il y avait notion de grand dérangement, de bouleversement. Après, avec Cette chose qui cognait, je m’intéressais aux limites qu’on repousse : jusqu’où on va, ce qu’il y a de l’autre côté des limites qu’on n’avait pas osé franchir ; c’était sorte d’état des lieux, avec des réponses qui ne sont jamais précises, jamais définitives. » Mais, dans les deux cas, « j’écrivais les choses indirectement. Je parlais de ce que les gens de mon entourage vivaient. Je parlais d’identité, mais très peu de moi. »

Regard intime et social

Et cela fait précisément partie des changements qu’il a envie de s’imposer.

Avec cette nouvelle période d’écriture, il s’autorise à « être dans un rapport direct » avec lui-même. À se révéler de façon plus intime.

« Ça peut rapidement sembler nombriliste, de parler de soi, mais j’ai envie de toucher à ça. » Sa plume en main, il prend garde toutefois d’étoffer ses textes d’« une approche plus sociale », par rapport à l’endroit où je vis, en explorant la notion d’identité québécoise et de territoire.

« Mon dernier EP se rapproche parfois plus du spoken word que de la mélodie », note-t-il. « Là, j’ai envie de retourner aux règles de poésie plus classiques. » Tout en veillant de conserver une indispensable modernité, bien sûr.

« Je demeure assez marqué par l’atelier avec Gilles Vignault », confesse celui qui, comme beaucoup d’autres auteurs-compositeurs québécois (Alex Nevsky, Vincent Vallières, Fanny Bloom et Daniel Boucher, entre autres), a participé à la résidence d’écriture d’une semaine que le poète donnait chez lui en janvier 2017.

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POUR Y ALLER

Quand? le 26 janvier, 20 h 30

Où? Centre national des arts

Renseignements: 1-888-991-2787 ; ticketmaster.ca