Antoine Corriveau
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Antoine Corriveau: aux racines de Pissenlit

Yves Bergeras
Yves Bergeras
Le Droit
Antoine Corriveau lançait vendredi Pissenlit, un 4e long jeu. Un disque aux allures de road movie, nourri de kilomètres de route. Tout ça, parce que le musicien s’est acheté, à 30 ans, son premier char – une « indestructible » Corolla.

« Avant ça, j’avais pas mon permis », rigole Corriveau, qui s’est fait un nom en 2014 avec Les ombres longues ; l’album pavera la voie à Cette chose qui cognait au creux de sa poitrine sans vouloir s’arrêter (2016), lequel a récolté quatre nominations à l’ADISQ, en plus d’apparaître dans la longue liste du Prix Polaris 2017.

« Je ne sais pas si je considère Pissenlit comme un road album mais c’est vrai que je me suis beaucoup promené, ces dernières années, pour donner des concerts un peu partout au Québec, depuis la Côte-Nord jusqu’en Abitibi, et aussi pour le fun. »

Antoine Corriveau savait qu’il voulait, cette fois, « écrire des trucs plus personnels », lui qui avait jusque là « l’impression de ne pas s’être beaucoup mouillé » dans ses chansons.

Il se livre aussi à un « exercice de réflexion sur le territoire ».

« Après l’identité, le territoire que j’ai arpenté est devenu mon deuxième angle : c’était un thème que je pouvais amener vers quelque chose de plus large, parler d’identité québécoise » ou nord-américaine.

En parallèle à son bolide, Antoine Corriveau s’est acheté un studio – le studio Van Horne, dont les nombreuses fenêtres laissent filtrer la lumière du quartier Mile End. En tant que propriétaire du studio, son travail a pu s’inscrire dans la durée. Là aussi, il a gagné en « autonomie ».

Rupture

En s’installant aux consoles, il en a aussi profité pour instaurer une rupture avec sa façon habituelle de travailler.

« Je ne reste jamais / Très longtemps / Au même endroit / Je ne reviens jamais / Vraiment

Là où tu m’attends », écrit le voyageur dans Maladresses, qui a servi d’extrait au disque, cet été. Voilà qui décrit parfaitement bien Pissenlit.

« C’était la première fois que je réalisais moi-même le disque. J’étais souvent seul en studio, à travailler sur les chansons », au lieu d’être assujetti à l’horaire d’un réalisateur.

« La majorité des arrangements, c’est moi en studio en train de taper 70 tracks, tout en continuant de chercher la bonne idée. »

Travailler à son rythme, sans « méthode » précise, et sans « l’impression de faire perdre du temps à mes collaborateurs », lui a permis une exploration très libre.

Il refusait par exemple d’envoyer ses maquettes à ses musiciens (les mêmes complices qui épaulent Matt Holubowski) pour ne « pas qu’ils arrivent préparés ». Et que l’intuition et l’improvisation puissent régner en studio. La plupart des « départs de mélodies et de progressions d’accords sont nés » ainsi, explique-t-il. Ce faisant, « je me donnais de la matière à échantillonner ».

En dépit de ces tâtonnements, et malgré le côté hétéroclite de ce « collage » musical, Pissenlit est sans doute le disque le plus « immédiat », le plus abouti, de Corriveau.

C’est qu’en retravaillant ses chansons, l’auteur-compositeur-interprète a veillé à ne jamais trop s’éloigner de la spontanéïté initiale. Cheminer, avancer n’est pas tout : encore faut-il savoir « coller à l’instantanéité des idées ». Ce qui est resté sur le disque, « ce sont souvent des “premières idées, affinées et peaufinées au fil des sessions ».

Le nouvel album d'Antoine Corriveau, <em>Pissenlit</em>

« Tout détonne »

Pissenlit n’a « pas la complexité musicale de mon précédent disque (Feu de forêt) », estime Corriveau. Dans ses précédents opus, il étoffait ses tableaux sonores de copieuses sections de cordes et de cuivres. Pas cette fois.

On y navigue à vue entre rock, pop et grunge, sans que ne se dessine clairement la destination. « Toute détonne, parce qu’on passe tout le temps d’une affaire à l’autre. [...] Il y a même des trucs assez pop, ça me faisait rire en studio », pouffe Corriveau, encore surpris.

Les pneus de sa Corolla ont même laissé des traces « d’humour », qui tranchent avec les ambiances sombres, voire crépusculaires, qui marquaient son œuvre (rassurons les fans : ça reste de l’humour plutôt « noir »).

Mais, pour le canal auditif, le voyage est si agréable – et si intense – qu’on peut tout à fait faire (dans un premier temps) abstraction de la destination poétique... pourtant pas moins réussie.

Invités de marque

Toujours pour le plaisir de travailler différemment, Corriveau a aussi fait venir – sur ce qui allait devenir la piste Ils parlent – cinq amis batteurs, dont Matt Vézio et Salomé Leclerc. Le quintette s’en est donné à cœur joie sur les peaux. Quand vient le moment de retravailler le résultat d’une telle session, les repères habituels (une mélodie portée par la guitare ou le clavier) disparaissent assez vite, laisse entendre Antoine Corriveau, en avouant ne pas être très calé en « théorie musicale », et « fonctionner au feeling et à l’oreille ».

Corriveau a eu envie de travailler avec Jérôme Beaulieu. Le pianiste réputé pour son doigté jazz s’est amusé à laisser une empreinte « très percussive » sur l’extrait Albany.

On retrouve aussi sur Pissenlit Simon et Erika Angell, les deux visages du duo Thus Owls. Le premier fait vibrer sa guitare électrique un peu partout sur le disque ; la seconde pose sa voix sur l’émouvant duo Les sangs mélangés, évoquant la relation conflictuelle entre le Québec et ses Autochtones.

« Tout ça donne un disque plein de surprises, avec des trucs qui détonnent, mais avec aussi plein d’éléments qui font que les chansons se répondent entre elles, finalement. »

Antoine Corriveau lancera son disque lors d’un concert virtuel prévu le 13 octobre à 20 h, depuis la scène du Ministère, à Montréal. Le musicien propose aussi, le 9 octobre à 11 h, une session d’écoute en ligne et de clavardage en direct, sur YouTube.

Antoine Corriveau

En K7

Le disque sera proposé en version numérique et physique, « CD, vinyle... et même en K7, parce que ça coûte pas trop cher à produire et que je pourrai l’écouter dans mon char », puisque le vieux lecteur à cassettes de sa Corolla n’a jamais rendu l’âme.

Documenteur

Un documentaire — ou un documenteur, plutôt — promotionnel accompagne la sortie du disque. Corriveau y explique par exemple que « composer une chanson, c’est comme prendre soin d’une voiture ». En réalité, « c’est une gross “joke”, ce documentaire où je fais semblant de préférer parler de mon char que de mon album. Et c’est drôle de faire l’apologie d’un vieux char polluant, en 2020 », rigole-t-il.