Un millier de personnes ont rempli le Théâtre Granada samedi soir pour entendre la prestation d’Alexandra Stréliski. La pianiste a interprété l’essentiel de son plus récent album Inscape, qui figure dans les dix albums québécois les plus vendus depuis sa sortie en octobre dernier, mais aussi des extraits de son premier disque Pianoscope, qui s’est lui aussi faufilé au sommet des palmarès bien qu’il soit paru en 2010.

Alexandra Stréliski : phénomène pianistique

CRITIQUE / On peut parler sans se tromper d’un phénomène. Une vague québécoise non négligeable dans ce courant qui renouvelle une partie de la musique instrumentale, comme le font aussi le pianiste Jean-Michel Blais ou le compositeur italien Ludovico Einaudi. On pourrait aussi parler d’une déferlante : la vague engendrée par l’album Inscape (paysage intérieur) d’Alexandra Stréliski a amené 1000 personnes au Théâtre Granada samedi soir.

Et on dit ici « instrumental » parce qu’on n’ose pas dire classique. Pourtant, il y a quelque chose de ça, lorsqu’on sait que Mozart et compagnie étaient les popstars de leur temps et que plusieurs d’entre eux se sont inspirés de musiques populaires. À une époque où l’univers de la musique classique se demande comment renouveler son public, voici que débarque une Alexandra Stréliski avec ses compositions qui, malgré leur simplicité, touchent une grande partie des auditeurs en plein cœur. Peut-être est-elle en train de montrer la voie…

Salle comble donc pour cette nouvelle André Gagnon qui s’est fait connaître lorsque sa musique s’est retrouvée au cinéma et à la télévision, et qui peut maintenant la jouer en concert. La musicienne est loin de s’asseoir sur ses lauriers : non seulement renouvelle-t-elle le genre, mais son concert participe complètement de ce désir de réinvention, avec une séduisante utilisation des éclairages, des projections, d’éléments de décors, de bandes préenregistrées de sa voix et même de manipulations du son réalisées en direct.

Bref, faisant fi du discours des puristes qui estiment que la musique devrait suffire, Alexandra Stréliski offre une mise en scène ample sans être invasive, imagée sans donner toutes les clefs, inventive malgré une relative économie de moyens, organique en dépit du recours à la technologie. Mille bravos aussi au Cirque Leroux, qui signe ce parfait emballage.

DEUX TULLES VALENT MIEUX QU’UN

Ça commence par deux tulles : un sur le devant de la scène, l’autre au fond. Ces deux voiles serviront ponctuellement d’écran de projection. Entre les deux, le piano, plongé dans le noir. Personne ne verra la musicienne s’y installer. C’est la première note d’Ellipse qui indiquera sa présence, avant que sa silhouette se détache en ombre chinoise.

L’assistance verra d’ailleurs la pianiste se pencher plusieurs fois sur le clavier pour moduler le son de son destrier, notamment pour le prolonger dans un écho caverneux.

Deuxième pièce. Les zones d’ombres et de lumières s’inversent tel un négatif. Cette fois, Alexandra est directement dans le faisceau de l’unique projecteur, pendant que le tulle du devant reçoit toutes sortes de reflets chatoyants rappelant des aurores boréales. L’effet est d’une grande poésie.

Les deux rideaux deviendront ainsi l’écrin de nombreuses projections (paysages, titres, citations, vidéo rétro, même des méduses qui se changent en lune). Ils deviendront également un élément actif du spectacle, puisqu’ils seront remontés, repliés, voire largués au sol, l’effet le plus saisissant étant obtenu lorsqu’un paysage défilant se superposera sur le rebord enroulé, créant presque un effet de brume sur un lac.

Même si elle n’a pas la verve d’un Alain Lefèvre, Alexandra Stréliski dégage une aisance certaine lorsqu’elle s’adresse à la salle, précisant que ce spectacle est encore à ses débuts (ça ne donne pas du tout cette impression, le sentiment est plutôt celui d’une prestation bien rodée). Elle rassure aussi ses ouailles sur l’étiquette à observer, laquelle n’est pas la même qu’un concert classique.

« Vous pouvez faire du bruit avec vos verres. Vivez! » lance-t-elle, suscitant l’approbation de l’auditoire. « J’avoue quand même que c’est la première fois que j’ai des cris sur un lâcher de tulle », a-t-elle ajouté en riant.

PARTAGER LE PERSONNEL

La pianiste recevra plusieurs applaudissements nourris, notamment lors de l’emportée finale de sa Burnout fugue. Elle livrera, en 75 minutes bien tassées, une interprétation pratiquement sans faille, dans un touchant jeu de nuances, extrayant toute la charge d’émotions que comporte sa musique, prouvant que simplicité ne rime pas avec facilité, ni insipidité. Que non! Les longs silences introspectifs du public et ses hésitations à applaudir (par crainte de briser le moment) en disaient aussi long que ses ovations.

Alexandra Stréliski n’est pas non plus assujettie aux versions endisquées, se permettant de prolonger, d’accélérer, d’amplifier, de mixer quelques-uns de ses morceaux, gardant sa musique vivante.

Elle terminera toutefois le concert par les six dernières plages d’Inscape, dans l’ordre, reproduisant le périple intérieur (on sait qu’elle a traversé un épisode d’épuisement professionnel) qui l’a menée où elle est aujourd’hui, recevant, notamment par le succès qu’elle remporte, la confirmation que de « partager le personnel peut résonner à l’intérieur des autres, et que nous sommes beaucoup plus semblables qu’on le pense ».

Mille personnes viennent de lui redonner raison.