La pièce Les Muses Orphelines, de Michel Marc Bouchard, est présentée au Théâtre de l’île jusqu’au 24 février.

Muses en pente douce

La metteure en scène Kira Ehlers, dont la carrière est surtout ponctuée de comédies et de vaudevilles – ce qui ne l’a pas empêché de monter À toi, pour toujours, ta Marie-Lou (de Michel Tremblay) ou De l’amour et des restes humains (de Brad Fraser) – plonge ses deux mains dans Les Muses orphelines de Michel Marc Bouchard.

Ce psychodrame familial sur l’abandon parental et ses effets à long terme sur la psychée d’une fratrie de quatre enfants prend l’affiche ce mercredi au Théâtre de l’île. Il y sera défendu jusqu’au 24 février par Magali Lemèle, Frédérique Therrien, Maxine Turcotte et Alexandre David Gagnon.

Les Muses orphelines est un monument de la dramaturgie québécoise. De toutes les pièces de Bouchard (Les feluettes, Tom à la ferme, Les grandes chaleurs, Christine la reine-garçon, pour ne mentionner que celles qui ont fait l’objet d’adaptation au cinéma), c’est l’une des plus traduites et des plus jouées dans le monde.

« Ça fait cinq ans que je proposais ça à Sylvie » Dufour, la directrice des lieux, dit Kira Ehlers. « Mais la pièce était en tournée », et les deux femmes n’ont pu en obtenir les droits d’adaptation. « En fait, Sylvie m’a fait un gros cadeau, parce qu’elle aime beaucoup cet auteur – [dont] elle a monté Le chemin des passes dangereuses au Trillium – et je savais qu’elle aurait aimé le monter. »

Malgré l’intensité et le souffle de la pièce, qui ne sont plus à prouver depuis sa création en 1988, Les Muses, « n’est pas un drame à se couper les poignets : il y a plein de petits moments d’humour, [particulièrement] dans les silences », note toutefois Kira Ehlers. 

Mais, drame ou comédie, qu’importe puisque tout est avant tout « une question de rythme » à ses yeux. Le boulot et l’éternel « défi » du metteur en scène, explique-t-elle, consiste justement à « bien saisir les moments clefs, le rythme et les respirations ».

Et, même sans « portes qui claques », le texte demeure très dynamique, estime-t-elle : « Ce n’est pas du tout un show statique, comme pouvait l’être À toi, pour toujours, ta Marie-Lou ; là, il y a beaucoup de va-et-vient » dans ce huis clos à quatre personnages. Ou cinq, si on considère que « la porte d’entrée, à laquelle on fait constamment allusion, est un personnage en soi ». 

Sol en pente

Travailler le corps dans cet espace a constitué un « énorme défi » supplémentaire pour les comédiens, car Kira Ehlers et le « merveilleux John Doucet », son acolyte scénographe, ont imposé au quatuor d’évoluer sur une scène non pas horizontale, mais en pente. « Un peu comme la fameuse cuisine du Musée des sciences et de la technologie », précise-t-elle. Une façon métaphorique d’évoquer le déséquilibre, voir le glissement vers l’abyme, que vivent les personnages, depuis qu’ils ont été abandonnés par leur mère, 20 ans plus tôt.

« On voulait que le public ressente cette impression d’espace laissé à l’abandon. Les craques dans les lattes de bois [sur les murs] sont un peu comme les cicatrices de cette maison abandonnée. »

Les Muses met en scène des retrouvailles familiales provoquées par le mensonge de la sœur cadette, Isabelle (campée par Frédérique Therrien). « Chacun a vécu différemment l’abandon, et dévoile tranquillement ses blessures. C’est tellement bien écrit que notre défi, c’est de rester dans la vérité [et de chercher à en saisir toutes] les nuances. Je ne voulais surtout pas aller dans le mélodrame. Quand l’émotion était ‘trop’, ou pas profondément ressentie, je le disais. On n’a pas à ‘grossir’ le texte. Il faut juste le dire et le vivre. »

Kira Ehlers a méticuleusement construit ses atmosphères, en faisant travailler très tôt ses comédiens avec la trame sonore qu’elle a élaborée à quatre mains avec Mathieu Charette. Pour asseoir leurs ambiances, ils sont allés puiser dans les partitions de Dustin O’Halloran, compositeur de la trame musicale du film Lion. Mathieu Charette a ensuite peaufiné les éclairages, qui pour les mêmes raisons revêtent ici une importance fondamentale, dit-elle.

Handicapée, mais pas « mongol »

Kira Ehlers a pris soin de s’éloigner de la plus récente version québécoise des Muses, présentée en 2013 par le Théâtre Jean Duceppe. Y brillait Léane Labrèche-Dor, dans le rôle d’isabelle, personnage atteint d’une déficience intellectuelle sévère.

« Chacun décortique le texte à sa manière et fait son voyage, mais Isabelle, ils en ont fait une ‘mongol’ » s’étonne-t-elle. 

« Non ! Pour moi, Isabelle est hyper futée, même si elle accuse un retard mental, pour toutes sortes de raisons. » À commencer par le fait qu’« on n’a pas su s’occuper d’elle aussi bien qu’il aurait fallu [...]. Elle avait 5 ans quand sa mère a disparu, mais elle a aussi été abandonnée par ses frères et sœurs qui ne lui ont pas donné assez d’amour. » Et puis, l’action se situe dans les années 60... « y’en avait sûrement pas à cette époque, de spécialiste et de psychologue, dans leur petit village ».

« Moi j’ai choisi de la rendre ‘lente’ dans sa façon de comprendre. Elle cherche ses mots et se recroqueville comme une petite fille quand elle se fait chicaner, mais elle n’est pas folle », poursuit Kira Ehlers, qui a dressé ce portait en songeant à une personne de sa propre famille, qui souffre d’un handicap intellectuel similaire. 

« Elle ne deviendra jamais un médecin ou un ingénieur, mais elle a un futur devant elle. » C’est pourquoi elle a délibérément cherché à mettre l’accent sur « le traumatisme » et le « manque d’éducation » d’Isabelle plutôt que sur son handicap. 


POUR Y ALLER :

Jusqu’au 24 février

Théâtre de l’Île

819-595-7455 ; 819-243-8000 ; ovation.ca