Michel Faubert définit la complainte comme un récit tragique chanté pour endormir les enfants.

Michel Faubert retourne à la complainte avec «Le chant du silence»

Dans Le chant du silence, Michel Faubert retourne à la complainte. Un genre qu’il explore depuis près de 40 ans ; autant dire que le chanteur et conteur est rompu à l’exercice.

Mais avec ce nouveau tour de chant, il se présente sur scène dans le dénuement le plus total, embrassant la complainte en « assumant » sa forme la plus pure : en solo, a cappella et sans aucune instrumentation. Cela, pour entonner ces mélopées larmoyantes comme le faisaient nos arrière-grands-mères. 

Le féminin pour qualifier les aïeules, c’est voulu. Michel Faubert s’explique : « Il y a comme un espèce de secret autour des complaintes, parce que, traditionnellement, c’était surtout chanté par les femmes, quand elles étaient dans l’intimité de leur foyer, ou au travail, [entre elles]. Ces chansons n’étaient pas chantées dans les veillées, là où c’était les hommes qui prenaient le plancher », et où on se devait d’être festif, et de favoriser des « chansons à répondre ». 

Or, la complainte, c’est la musique traditionnelle, sans les réjouissances. Le volet lacrymal du patrimoine d’ici. Un répertoire nimbé de mystère, qui fut la chasse gardée de l’Éternel féminin, estime Michel Faubert.

« Si les hommes connaissent des complaintes, ils les ont apprises de leurs mères », a constaté le folkloriste durant ses « collectages » de chansons, lui qui, dans sa jeunesse, faisait du porte-à-porte dans les villages, à la recherche d’un « patrimoine vivant » à découvrir, conserver et transmettre.

« Quand j’allais collecter, les gens me chantaient juste des chansons à répondre. Quand je demandais s’ils connaissaient des complaintes, ils répondaient “Ah ! oui ! ma mère chantait ça !”... mais ils ne l’auraient pas fait du premier coup. Au Québec on avait tendance à les cacher. » 

« Berceuses gothiques »

Tiens, on est curieux, M. Faubert... au-delà de l’évidence – un récit dramatique livré dans une forme mélodique – c’est quoi, pour vous, la définition d’une complainte ? 

« C’est comme des berceuses gothiques. Des récits tragiques chantés comme pour endormir les enfants », répond le Montérégien. 

« Il y a comme un scénario : on avance dans la chanson tableau par tableau, au milieu des meurtres », des marins disparus en mer, et des « ballades amoureuses » baignées de larmes et de sang, poursuit-il.

« Les répétitions des mélodies leur donnent un aspect un peu hypnotique. [...] Il y a une sorte d’envoûtement. » Et d’ajouter : « ces chants [imposent] une écoute particulière », une oreille plus attentive.

« Ce sont des chansons faites pour être écoutées », et non dansées. Au point que, paradoxalement, le genre plaît d’habitude plus aux amateurs de littérature et de poésie qu’aux véritables fans de trad, constate-t-il.

Dépaysement

Des complaintes, il apprécie tout particulièrement des éléments de « merveilleux », de « fantastique » et de « religieux » qu’elles portent en elles, et qui l’amènent « ailleurs ». 

« J’aime cette musique modale. Ce sont des modes très anciens [moyenâgeux], et des mélodies “dépaysantes” par rapport à la chanson moderne et ce qu’on peut entendre à la radio. »

Dépayser, c’est précisément l’objectif qu’il s’est donné en montant Le chant du silence : « J’essaie de toucher à ce “voyage” vers quelque chose qui est à la fois familier – parce qu’on a l’impression de reconnaître ces chansons – et complètement exotique – parce qu’on n’y a plus accès, aujourd’hui ». 

Dans son spectacle, Michel Faubert propose un florilège de chansons tirées de sa discographie, et notamment de La récompense, son album « complètement a cappella ».

Il y greffe quelques chants religieux et des complaintes acadiennes, ainsi qu’une poignée de pièces inédites. Il se permet même d’inclure « deux chansons non traditionnelles », dont La Chanson triste de Léo Ferré. 

Le poète français aimait d’ailleurs la faire a capella, en fin de concerts, rappelle Faubert... qui interprétait déjà cette chanson durant la tournée d’Amour Corps Anarchie, spectacle multidisciplinaire consacré à Ferré que le public gatinois a pu découvrir l’an dernier.

Anecdotes poétiques

Le chant du silence n’est pas ponctué de contes, bien que Michel Faubert a consacré à cette tradition orale plusieurs livres, et une place conséquente dans sa discographie (constituée de huit albums studio, auxquels il faut au moins ajouter les huit disques des Charbonniers de l’Enfer, dont il est l’un des membres fondateurs, ainsi qu’une tralée de collaborations). 

Si le spectacle a un aspect « conté », c’est que Faubert parsème ses chants d’anecdotes glanées au contact de ces « vieux et vieilles » qui lui enseignèrent ces chants. Certaines « anecdotes de collectage » ont pris la forme de « petites proses poétiques » directement inspirées par ces « vieux » aujourd’hui devenus des voix d’outre-tombe. « Les vieux, astheure, c’est nous ! », rigole-t-il.

Michel Faubert

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DANS L'INTIMITÉ DES «MAISONS-MONDES»

Si Michel Faubert aime utiliser le mot « vieux », pour désigner ceux qui étaient déjà octogénaires lorsque lui, alors dans la vingtaine, les a rencontrés, le terme est chez lui on ne peut plus respectueux. 

Quand il ne dit pas « les vieux », il les appelle ses « maisons mondes », parce que « quand j’avais 19 ans et que j’entrais chez eux pour les écouter chanter [ces mélodies anciennes et oubliées], j’ouvrais des portes sur des univers que je ne connaissais pas. J’aime cette idée qu’on est dans leur cuisine, et que c’est un dépaysement total. »

En 40 ans de scène, il n’avait encore jamais osé le solo a cappella. « C’est la première fois que j’assume complètement de faire ces chansons exactement comme je les avais entendues, dans les maisons de ces vieux qui me les ont chantées. »

D’où son idée de se contenter, sur les planches, de trois fois rien. Pour « recréer cette intimité », loin des instruments, des décors et des éclairages complexes, explique-t-il. 

« J’ai une petite table avec quelques livres et cahiers, une chaise et un petit meuble de rien. Et je me promène dans ce décor minimaliste. C’est comme si j’étais dans le salon, chez vous. » 

« C’est tellement anti-spectaculaire, confesse-t-il, que ça en devient spectaculaire. » 

 Pour faire plus intime que ça, il faudrait que Michel Faubert chante dans votre cuisine. Ce qu’il a d’ailleurs fait : Le chant du silence a été conçu pour être interprété « dans des maisons, dans les salons ou les cuisines ». Des espaces exigus, genre coin de bibliothèque, où il peut encore s’amuser à faire comme s’il était chez quelqu’un. 

À Gatineau, il a opté pour la scène Jean-Desprèz pour « partager l’envoûtement du chant a cappella, qui a une qualité particulière, et qu’on entend de moins en moins ».

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POUR Y ALLER

Quand ? Jeudi 30 janvier, à 20 h

Où ? Salle Jean-Despréz

Renseignements : 819-243-8000 ; 819-595-7455 ; ovation.qc.ca