Avant même que la série <em>Messiah</em> soit lancée, la bande-annonce de cette intrigue «théologique et géopolitique» avait déjà choqué.
Avant même que la série <em>Messiah</em> soit lancée, la bande-annonce de cette intrigue «théologique et géopolitique» avait déjà choqué.

Messiah ou le terrain glissant de la religion

Un fascinant prédicateur apparaît en Syrie. Avec une tempête de sable, il repousse les djihadistes de l’État islamique. Après une fusillade sur le mont du Temple, à Jérusalem, cet «Al-Masih» guérit un petit garçon touché par une balle perdue. Ses miracles sont révélés sur les réseaux sociaux. L’homme attire les foules. Les gouvernements et les agences de renseignements le surveillent de près. Pourrait-il être dangereux? La série Messiah dévoilée sur Netflix «est provocatrice», selon son créateur, Michael Petroni, «mais provocateur ne veut pas dire offensant», confiait-il à l’AFP. Coup d’œil sur une série qui crée des remous et sur le «retour du religieux» dans le Québec d’aujourd’hui, en cette fin de semaine de Pâques.

La série n’était même pas lancée que la bande-annonce de cette intrigue «théologique et géopolitique» avait déjà choquée. D’une part, parce que le nom du personnage ressemble à celui de la figure de l’Antéchrist des textes chrétiens et islamiques - surtout dans la tradition sunnite, Al-Masih ad-Dajjal.

La Jordanie a demandé à la plateforme de suspendre la diffusion de Messiah sur son territoire. Une partie du tournage autorisée par la Royal Film Commission s’y était pourtant déroulée. Une pétition accusant la série de «propagande maléfique et anti-islamique» circule toujours. Près de 5400 signatures ont été amassées.

La foi et la religion — toute con­fession confondue — semblent un terrain toujours glissant.

La série <em>Messiah</em> dévoilée sur Netflix «est provocatrice», selon son créateur, Michael Petroni.

Le professeur au département de sciences des religions à l’UQAM, Frédéric Dejean, a vivement conseillé Messiah à ses étudiants. «Dans la série, l’identité religieuse, on s’en fiche un peu. Ce qui est intéressant, ce sont les mécanismes de croyance. Pourquoi certains personnages qui gravitent autour du messie y croient-ils et d’autres non?»

Messiah s’abstient de préciser explicitement la religion revendiquée par le leader. Il conduit plusieurs centaines de Palestiniens de Syrie à la frontière israélienne ou débarque dans un petit village texan auprès d’un pasteur qui croit qu’Al-Masih représente la seconde venue de Jésus-Christ : «il essaie de fédérer tout le monde au-delà des groupes confessionnels», poursuit le professeur Dejean.

La série accole les religions, les croyances et les cultures autour d’une même narration.

Le «retour du religieux»

Au Québec, comme dans plusieurs sociétés sécularisées, plusieurs pointent le «retour du religieux». Selon M. Dejean toutefois, on assiste plutôt «à la recomposition des formes du religieux». Un peu à l’image de Messiah, donc.

Les accommodements raisonnables, la charte des valeurs, la Loi 21 puis la récente annonce du retrait du cours d’éthique et culture religieuse : «Depuis 15 ans, un des défis importants du vivre-ensemble est la question religieuse», rappelle Jean-Philippe Perreault, professeur à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval, et titulaire de la Chaire de leadership en enseignement Jeunes et religions.

La série accole les religions, les croyances et les cultures autour d’une même narration.

«On pensait que la question religieuse était réglée» lance quant à elle, Geneviève Zubrzycki, sociologue et professeure à l’Université du Michigan. Mais la confrontation à de nouvelles croyances a été l’étincelle qui a fait en sorte qu’on s’est regardé nous-mêmes. La nouvelle identité québécoise a été remise en question.»

La diversité religieuse, croit-elle, «nous renvoie à notre propre réalité. On s’est rendu compte qu’il y avait encore des gens religieux au Québec.»

Le Québec croyant

En 2011, selon l’Enquête nationale auprès des ménages, près de 75 % de la population québécoise se réclamait de confession catholique et 12,1 %, «sans religion». Six ans plus tard, une étude de la firme CROP révélait que 62 % des Québécois affirment «croire en Dieu», tandis que 43 % considèrent leurs croyances religieuses comme «importantes».

Pendant sa rencontre avec le gouverneur de la Californie, Gavin Newsom, à la mi-décembre, le premier ministre François Legault déclarait «que tous les Canadiens français sont des catholiques».


« On s’étonne devant les signes religieux apparents. Leur refus dans l’espace public est une sorte de réflexe : on était catholique, c’est notre héritage. »
Geneviève Zubrzycki, sociologue et professeure à l’Université du Michigan

Au Québec, près de 18 % des jeunes (16-29 ans) affirment être «sans religion». Ces statistiques placent la province nez à nez avec la Pologne (17 %), «le pays où les jeunes sont le moins sans religion selon les données de 2014 du sondage européen sur les valeurs», fait valoir M. Perreault.

En France, 64 % des jeunes se disent «sans religion», tandis qu’en République tchèque, ils sont 91 %.

Ces statistiques et cet événement sont, pour Mme Zubrzycki, le témoignage que la sécularisation au Québec est un processus «largement inachevé». Bien que l’État québécois soit laïque, la religion ne semble pas une réalité fossilisée.

Le «mystère québécois»

Dans son essai Jean-Baptiste décapité, qui vient d’être publié en français par Boréal, la professeure Zubrzycki soulève la «nouvelle identité nationale» en opposition au récit catholique. Le «nouveau Québécois laïque» semble pourtant avoir encore besoin du catholicisme - et du religieux - comme «repoussoir».

«On s’étonne devant les signes religieux apparents. Leur refus dans l’espace public est une sorte de réflexe : on était catholique, c’est notre héritage», dit-elle.

Le Québec est particulier pour l’étude du religieux, selon les spécialistes. Ce qui le distingue entre autres est son statut de «petite nation» confrontée à sa survie linguistique.

Dans son essai <em>Jean-Baptiste décapité</em>, qui vient d’être publié en français par Boréal, la professeure Zubrzycki soulève la «nouvelle identité nationale» en opposition au récit catholique.

Le 24 juin 1969, en plein défilé de la Saint-Jean à Montréal, la statue du patron des Canadiens français est décapitée après la culbute d’un char allégorique. Il s’agit, selon elle, d’un «point de rupture» symbolique.

Les Québécois célèbrent toujours la Saint-Jean-Baptise pourtant, sans connaître sa genèse.

«Le crucifix a survécu à l’Assem­blée nationale. Il a même été décroché puis raccroché avec des rénovations», illustre Mme Zubrzycki. Il aura fallu attendre le 9 juillet 2019 pour qu’il soit retiré du Salon bleu.

En 2017, 40 % des nouveaux enfants étaient encore baptisés. 

«Le Québec est fascinant, laisse-t-elle tomber. Il est plein de contradictions.»

«Le taux de pratique de la religion se situe autour de 2 % ou 3 %», souligne M. Perreault, qui pointe le «mystère québécois». On continue de célébrer ces traditions parce qu’aucun autre rite de passage n’a pris la place de ces fêtes, selon les professeurs. «L’humain éprouve toujours le besoin de construire, et il le fait toujours avec les matériaux qu’il a sous la main. Ce sont des réflexes sociologiques et anthropologiques et au Québec, on pige dans notre legs religieux.»

Frédéric Dejean parle plutôt de la religion culturelle. «On se dit catholique non pas pour des raisons religieuses, mais parce qu’on a le sentiment que ça fait partie de notre identité culturelle.» Et pour lui, il est impossible de comprendre les débats actuels sans la conscience de cet héritage.

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NOTE: Selon l’Agence France-Presse, le retour du Messie n’aura pas lieu sur Netflix. En effet, la série «Messiah» n’aura pas de suite et restera inachevée, notamment en raison de l’épidémie de la COVID-19 qui empêche le tournage à Rome.