Chanson de la ville silencieuse de Olivier Adam

Lu pour vous

Nos journalistes des arts critiquent deux des dernières sorties littéraires.

Olivier Adam

Chanson de la ville silencieuse

Flammarion, 224 pages

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Au diapason avec son titre, le 13e roman d’Olivier Adam s’ouvre magistralement comme une chanson, et l’on ne peut s’empêcher de penser à du Bashung, à la musicalité de ses expressions, à leur univers de « palais délabrés », où « plus rien ne s’oppose », où « tout décline, » au balancier des répétitions et à tous ces cousinages stylistiques qui nous plongent avec délice dans les rues vertigineuses de Lisbonne dès le premier chapitre. Voilà un incipit fort réussi, charpenté pour attirer tout lecteur amateur de chanson française.

Le récit joue ensuite la partition d’un air connu : une éditrice, fille d’un chanteur à succès dénommé Antoine Schaeffer, part à la recherche de son père que l’on dit décédé. Certains l’auraient vu jouer dans les rues de Lisbonne, musicien vagabond croisé dans un restaurant, à moins qu’il ne s’agisse d’un sosie. Cette quête à la recherche du paternel qu’elle n’a jamais vraiment connu s’accompagne d’une réminiscence de son enfance. Elle a été élevée loin des projecteurs par un couple de gardiens embauché par la star pour veiller sur la maison de campagne. Scolarité normale, mais vie familiale quasi-inexistante : la célébrité lui a laissé un père souvent absent entre deux tournées, enregistrements en studio et campagnes promotionnelles. En pleine période hippie, sa mère a disparu aux États-Unis. Sa maison voit défiler une faune bigarrée d’individus drogués, musiciens héroïnomanes, muses d’un soir, producteurs libidineux... « Je n’ai jamais bien su qui était mon père. Qui il était au fond. Pour le comprendre, il me faudrait dresser l’anthologie des légendes. Y opérer un tri. »

La force du récit repose sur ce jeu délicat de puzzle entre les souvenirs, les faits rapportés dans les journaux, le vécu et les anecdotes qui jouent du vrai et du faux. Mais le travail de composition prend parfois le pas sur celui de la narration — et l’on pense notamment au vécu qui transperce brutalement dans Eva, où Eva Ionesco partageait ses souvenirs d’enfance dans un contexte comparable de fête et de déglingue. 

Le style manucuré d’Oliver Adam, musical, composé sans fausse note, laisse ce récit intimiste dans un décor préfabriqué dont on distinguerait par trop les ficelles et le dénouement final. Comme une chanson d’amour aux accords si souvent entendus.

Il s’appelait Ptirou de Verron-Y. Sente

Verron-Y. Sente

Il s’appelait Ptirou

Dupuis, 80 pages 

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Douzième tome de la collection Le Spirou de, Il s’appelait Ptirou se penche sur le personnage non pas tel qu’on le connaît aujourd’hui, baroudeur et produit d’une évolution constante qu’on doit à des dizaines d’auteurs, mais tel que Spirou était à sa naissance, en 1938, lorsqu’il a été créé par Rob-Vel, au moment de lancer l’hebdomadaire du même nom. C’est donc le Spirou d’«origine», ce gamin facétieux (en Belgique, un «spirou» désignait à l’époque un gamin gentiment espiègle), ce steward tout de rouge vêtu officiant sur les paquebots de luxe, que ressuscitent ici Yves Sente (scénario) et Laurent Verron (dessins). 

L’aventure de ce Pierrot-là (surnommé Ptirou à cause de sa tignasse rebelle) se passe à bord d’un tel navire. L’uniforme rouge et le sens de la débrouillardise — qualité essentielle pour répondre aux incessants besoins des passagers — du rouquin y sont au premier plan.

Sente parvient à trouver un équilibre adroit entre l’hommage et le récit d’aventure, entre le classicisme qu’impose l’exercice et le dynamisme attendu, entre le romanesque et le social. YB

Oui, social, car un paquebot est un cadre idéal pour parler de lutte des classes (tsé, Titanic...). Or l’histoire se déroule en 1929, en plein Grande Dépression. Il y sera question de l’affection réciproque entre le jeune groom et Juliette, une «fille de la haute» (société), mais le véritable cœur du récit est au second plan: il se révèle à travers la bande gamins œuvrant dans les soutes et les salles des machines, à travers les syndiqués des docks assez malheureux pour poser des gestes regrettables, et à travers les rêves de migration ou de dessin. Cela est fort délicatement crayonné par Laurent Verron (Boule et Bill, mais surtout Odilon Verjus).

Clin d’œil qui ravira les vieux lecteurs nostalgiques de la revue Spirou: le narrateur du récit n’est nul autre que ce sympathique tonton Paul, qui y introduisait Les belles histoires de l’oncle Paul. La création du magazine est quant à elle traitée sous forme d’épilogue. Malin !