Un tour du monde entre les lignes

Parce que la lecture est un voyage : petit tour d’horizon d’une rentrée littéraire automnale déclinée selon ses azimuts géographiques les plus exotiques.

Pointe-Noire, Congo

Alain Mabanckou

Alain Mabanckou revient sur les terres de l’enfance, celles de sa ville natale qu’il avait déjà retrouvée dans Lumières de Pointe-Noire, après plus de 20 ans d’absence. Il pérégrinait alors dans les vestiges de son enfance, essayant de recoller les particules de sa cellule familiale. Dans son dernier roman, Les Cigognes sont immortelles (Seuil), il nous entraîne dans le quartier Voungou, où la vie du jeune collégien Michel suit tranquillement son cours sous les manguiers, rythmée par les échanges animés entre Maman Pauline et Papa Roger, et les nouvelles politiques émanant de la radio nationale. Une plongée intime dans l’histoire post-coloniale du Congo, sur fond de tragédie politique. 

Les cigognes sont immortelles, Alain Mabanckou, Seuil, 21 août (304 pages)

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Le Port, Afrique

Courtoisie

L’auteur gatinois Edem Awumey, Grand Prix littéraire d’Afrique noire pour Port-Mélo (Gallimard, 2006) convoque une ville imaginaire, le Port, « la plus grande d’un pays chétif qui s’étire entre les eaux bouillonnantes de l’Atlantique et le nord des savanes à l’orée du Sahel ». Dans Mina parmi les ombres, le narrateur revient dans sa ville natale à la recherche de son modèle et son amante disparue, sœur d’un imam et fille d’un député. De rencontre en rencontre pour retrouver sa trace, l’écrivain d’origine togolaise convoque une Afrique contemporaine tiraillée entre ses différentes églises, où les amis d’enfance autrefois rebelles sont devenus bien (trop ?) rangés. 

Mina parmi les ombres, Edem Awumey, Boréal, 21 août (360 pages)

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Corse, France

Le Goncourt en 2012 lui a donné des ailes, l’écrivain Jerôme Ferrari revient aujourd’hui en Corse, autour de la messe des funérailles de son héroïne Antonia, photographe. Célébrée par son oncle, également curé du village, la cérémonie, décrite par étapes, reconstitue la vie d’une jeune femme devenue photo-reporter. Entre flux de conscience et flash backs, une incursion en Yougoslavie ramène Antonia dans les méandres d’autres combats, dont ceux des nationalistes, aussi complexes dans les déchainements de violence. Une réflexion sur le journalisme, les liens familiaux et l’insularité.

À son image, Jerôme Ferrari, Actes Sud, 21 août (208 pages)

Tel-Aviv, Israël

Courtoisie

Forêt obscure s’ouvre sur la disparition mystérieuse d’Epstein, avocat richissime et charismatique qui venait d’emménager à Tel-Aviv avant de s’évaporer en se débarrassant de tous ses biens. Les personnages dépeints par Nicole Krauss le sont dans un moment de remise en question de tout ce qui a pu constituer leur être et leur vie. Kafka n’est jamais très loin dans ce roman très attendu de la rentrée, qui explore les liens secrets entre individus, les métamorphoses de l’existence, la complexité de l’identité (notamment juive) et les répercussions des horreurs du XXe siècle sur les générations suivantes…

Forêt obscure, Nicole Krauss, L’Olivier, 288 pages, 21 août

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Caroline du nord, États-Unis

Dans La chance de leur vie, la romancière Agnès Desarthe imagine l’expatriation américaine d’une famille de Français au moment où surviennent les attentats du Bataclan. Hector vient d’être nommé professeur dans une université en Caroline du nord. Il s’envole vers les États-Unis avec son épouse, Sylvie, et son fils adolescent, Lester. Son charisme ne laisse pas indifférentes les femmes de son entourage tandis que son fils cherche sa place dans ce nouvel environnement. Mensonges, trahisons... La romancière observe les effets du déracinement dans une Amérique qui, sans le savoir, s’apprête à élire Donald Trump. 

La chance de leur vie, Agnès Desarthe, l’Olivier, 21 août (304 pages)

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Cambodge

Nancy Huston

On connaît le parcours international de Nancy Huston, née à Calgary en 1953, adolescente sur la côte Est des États-Unis, immigrée à Paris en 1973 pour une année d’études avant de s’y établir de façon permanente. Dans son nouvel ouvrage, Lèvres de pierre, elle présente les années 1970 comme une période de formations affective, intellectuelle, sexuelle et politique, qu’elle revisite à la lumière d’un voyage au Cambodge effectué en 2008. Elle croise avec audace sa propre ligne de vie à celle de Pol Pot, dictateur, dont les atrocités ont à jamais marqué l’Histoire. Un roman sur « le pouvoir des hasards qui façonnent les chemins de la création et de la destruction », présente le programme. Intrigant...

Lèvres de pierre : nouvelles classes de littérature, Nancy Huston, Lemeac/Actes sud, 12 septembre (233 pages)

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Méditerranée, Atlantique & Caraïbes

On embarquera volontiers aux côtés du Capitaine, d’Adrien Bosc, pour une croisière en bonne compagnie artistique et intellectuelle. L’écrivain fait le récit d’un exode maritime à bord du cargo le Capitaine-Paul-Lemerle, qui a eu lieu en 1941. S’y côtoient opposants recherchés par l’Allemagne nazie, anonymes fuyant la France de Vichy et autres bannis politiques et artistiques. Parmi les passagers : le surréaliste André Breton en famille, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, le peintre cubain Wifredo Lam et son confrère français André Masson, mais encore la romancière allemande Anna Seghers, l’écrivain libertaire Victor Serge et plus de 200 réfugiés et expulsés européens. Adrien Bosc ressuscite les conversations d’antan au rythme des accostages en Algérie, dans les Antilles et en Amérique. 

Capitaine, Adrien Bosc, Stock, 22 août (392 pages)

Montréal, Canada

Matthieu Simard

« La mémoire est animal qu’on ne contrôle pas », écrit Matthieu Simard en introduction des Écrivements. L’auteur québécois, à qui l’on doit notamment le film adapté de son livre à succès Ça sent la coupe (Stanké, 2008), nous convie dans un Montréal enneigé, celui d’une dame âgée à la recherche de sa flamme d’antan, Suzor, dès qu’elle apprend qu’il est atteint d’Alzheimer. 40 ans auparavant, à une époque où le syndrome post-traumatique était encore méconnu, un séjour en Russie a eu raison de leur relation. « Je ne peux pas rester immobile devant ma fenêtre à attendre que la neige fonde et que s’effacent les traces laissées il y a 40 ans, » dit-elle. Peut-on vraiment oublier quelqu’un qu’on a aimé ? 

Les écrivements, Matthieu Simard, Alto, 25 septembre (240 pages)

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Atlantic City, États-Unis

Premier roman américain d’une jeune auteure française, ce portrait en creux d’une Amérique en proie au désarroi à l’ère Trump est un récit choral en forme d’hommage à la ville d’Atlantic City. Un 22 septembre 2017, sur le front de mer, un clochard invite deux journalistes venus couvrir la tempête Rita à plonger dans l’envers du décor. De 7 h 55 à 20 h 02, les minutes s’égrainent au rythme de portraits successifs : présentateur de radio ringard, secrétaire médicale malcommode, médecin humaniste, ou lycéenne en quête d’ailleurs, Joy Raffin suit des personnages cabossés aux destins singuliers. Au fil des rencontres se révèle l’histoire des lieux cultes de cette ancienne station balnéaire devenue l’un des centres de l’industrie du casino dans les années 1970.

Atlantic City, Joy Raffin, Nil, 4 octobre (272 pages)

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Archipel des Hébrides, Royaume-Uni

On attend avec impatience la sortie du nouvel ouvrage d’Andrée Christensen, L’Isle aux abeilles noires. L’auteure et artiste visuelle, lauréate du prix littéraire Le Droit en 2017 pour son recueil Épines d’encre (David) cisèle une œuvre poétique riche aux paysages toujours évocateurs : un jardin aussi odorant que métaphysique, des roseraies enchanteresses... La grande gagnante du Prix du livre d’Ottawa 2017 nous convie cet automne sur L’Isle aux abeilles noires, banc de terre perdu dans l’archipel des Hébrides, dont les falaises enveloppées de brouillard vibrent au bourdonnement de millions d’abeilles qui y ont élu domicile. Les nouveaux arrivants sont trois familles d’origines et d’horizons différents qui s’y s’exileront pendant la Seconde Guerre mondiale. 

L’Isle aux abeilles noires,  Andrée Christensen, David, 19 septembre (356 pages)

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La Chine

Madeleine Thien

Nous qui n’étions rien, de Madeleine Thien, récemment traduit de l’anglais par Catherine Leroux, débarque dans les librairies francophones précédé d’une excellente réputation : finaliste au Prix Man Booker, lauréat du Prix littéraire du Gouverneur général, également retenu dans la Sélection des meilleurs livres du New York Times 2016... difficile de passer à côté ! L’auteure née à Vancouver et établie à Montréal retrace, dans ce quatrième livre, une quête des origines menée aux confins de la Chine, des années trente jusqu’au nouveau millénaire, de la place Tian’anmen jusqu’au désert de Gobi. Un roman sur la musique, l’art et la politique : trois musiciens classiques devront faire des choix de vie, en pleine Révolution culturelle. 

Nous qui n’étions rien, Madeleine Thien, Alto, 16 octobre (544 pages)