Le bédéiste de St-André-Avellin Christian Quesnel

Un loup-garou à Duhamel

Le bédéiste Christian Quesnel s’installera ce samedi 13 octobre dans l’église de Duhamel pour y lancer le récit graphique «Vengance primitive», adaptation d’une légende signée Louvigny de Montigny (1876-1955).

Le choix religieux du lieu surprend à première vue. Il est pourtant tout naturel, car ce conte fantastique mettant en scène un loup-garou a pour cadre Duhamel, son église (1900, rue Principale) et la sombre forêt de la Petite Nation.

Au fil des pages, certains lecteurs identifieront peut-être cette statue qui jouxte l’église, le pont situé à l’entrée du village, et même le dépanneur du coin – puisque Quesnel a préféré resituer son adaptation dans un contexte contemporain. « On voit aussi le clocher de l’église. Dans la cinquième planche, on a un point de vue sur le Lac-Simon. Et puis je crois qu’on peut reconnaître le relief de la forêt autour de Duhamel », détaille l’auteur, adepte d’une sorte d’« hyperréalisme régional ». Au point d’ajouter quelques chevreuils, tout simplement parce qu’il n’est « jamais passé par Duhamel sans apercevoir des chevreuils ».

« J’adore travailler comme ça ; je sais que les gens d’ici s’identifient beaucoup à ça », poursuit l’auteur connu pour avoir consacré un roman graphique (Cœurs d’argile, paru en 2011) à sa maison familiale, une demeure avellinoise à haute valeur patrimoniale.

« Quand je suis tombé, il y a une dizaine d’années, sur un recueil de nouvelles fantastiques où figurait cette histoire de loup-garou [datant de] 1897, Louvigny m’était complètement inconnu », avoue Christian Quesnel. « Ça se passait à Duhamel ! C’est relativement rare, qu’on ait la chance de voir “nos” lieux [dans des] représentations artistiques », s’étonne l’auteur. « Il y a pourtant bien d’autres choses à montrer que le Parlement, dans la région ! »


«  Il y a pourtant bien d’autres choses à montrer que le Parlement, dans la région !  »
Christian Quesnel

« Grâce à la magie de Facebook, j’ai découvert un érudit qui avait un chalet familial en Outaouais. Louvigny était écrivain, journaliste, il a aidé à faire redécouvrir Maria Chapdelaine, et il faisait de la traduction à Ottawa. [...] J’ai vu une belle occasion de partager ma découverte de cet auteur qui demeure encore très méconnu aujourd’hui. Pourquoi ne pas lui donner un petit coup de pouce [en aidant] l’Outaouais à se l’approprier à son tour ? »

Discours anthropologique

Lorsqu’il planchait sur Vengeance primitive, Quesnel était en Allemagne, où il « profitait » d’une résidence de création offerte par le CALQ : quatre semaines-marathon pour pondre 80 illustrations, faire traduire le récit en allemand et le faire publier avant un salon du livre organisé en Bavière. L’Avellinois ne connaissait personne là-bas. « Qui est-ce que je pouvais croquer sur le vif, à part moi-même ? » rigole-t-il quand on lui demande pourquoi son protagoniste ressemble trait pour trait à l’auteur.

Le récit intègre des éléments repris à des thèses anthropologiques allemandes datant de la même époque que Louvigny de Montigny. Mais Quesnel impose une permutation : « le regard qu’ils posaient sur les Amérindiens, moi je l’applique à la Bête », explique-t-il.

« C’est important d’aller chercher des discours un peu partout, dans d’autres cultures. [...] Je trouve dommage le discours sur l’apropriation [culturelle]. C’est exactement ma démarche et, pour moi, c’est de l’enrichissement. Aujourd’hui qu’il n’y a plus de continents à découvrir... il nous reste quoi, concrètement, à part tendre la main à l’autre », dans l’espoir de se découvrir mutuellement ?

Deuxième conte

À Vengance primitive se greffe un autre conte pas moins étrange, Une nuit ensorcelée, signé Julien Poitras. M. Poitras est le patron de Moelle Graphik, la petite maison d’édition nichée à Québec qui publie cet ouvrage (et qui a publié Aski-i, de Quesnel, en 2015). L’ombre de la Corriveau – version ensorceleuse – et sa cage de fer planent sur ce second récit quant à lui adapté du conte Une nuit avec les sorciers, de Philippe Aubert de Gaspé (1786-1871).

Les deux auteurs seront présents pour échanger avec le public et dédicacer leur bédé double... et destinée aux lecteurs avertis. Des planches originales de la BD de Quesnel seront exposées dans l’église.

Lecture-concert

À l’occasion de ce lancement (prévu à 19 h 30), l’ex-animateur radio Carl Bernier et la comédienne Isabelle Nadeau feront une lecture « scénique » et musicale de la BD de Quesnel. C’est la violoncelliste Marie-Pier Gagné qui s’occupera des ambiances sonores. « Carl est un ami » mais aussi un complice de travail sur certains projets, et « certaines de ses idées se sont retrouvées dans la BD », précise Christian Quesnel. M. Bernier songerait même à « faire une adaptation vidéo de mon histoire », ajoute l’auteur de Saint-André-Avellin.

Christian Quesnel n’en est pas à sa première incursion dans ce mélange d’images et de musique. Ludwig, récit postmoderne consacré à Beethoven paru en 2013, avait fait l’objet d’un concert de « musique graphique » donné par l’orchestre symphonique de Gatineau (OSG).

Félix Leclerc

« Je trouve que la musique est le médium idéal pour accompagner mon travail, car elle provoque une suite d’images [en permanence]. C’est comme les radio-romans : rien de mieux pour réveiller ton imagination. »

Le bédéiste s’apprête d’ailleurs à faire vivre une autre expérience multimédia, toujours en compagnie de l’OSG, mais cette fois autour de l’œuvre de Félix Leclerc à qui il a consacré 48 planches.

Ce concert de l’OSG avec projection des planches de BD sur grand écran est prévu pour le 6 avril.

Le nom de l’éditeur ne peut pas être dévoilé pour l’instant, pas plus que la date de parution, mais Quesnel est confiant de pouvoir présenter ce bouquin sur Félix Leclerc au prochain festival de BD de Québec, où il ira lancer Vengance primitive / Une nuit ensorcelée, en avril 2019.