Les vies vont et viennent autour de Stefan Psenak, auteur de «Longtemps j’ai porté mes deuils comme des habits trop grands».

Stefan Psenak : la résistance au deuil

Stefan Psenak publie de temps en temps des poèmes sur Facebook. « Je trouve ça le "fun". Ça rend la poésie un peu plus accessible. »

« On dit souvent que la poésie est hermétique. Non : c’est juste mal enseigné. Soit on te donne des textes poussiéreux, soit on pose aux élèves la question fatidique “qu’a voulu dire l’auteur ?” alors qu’on se contrefiche de la réponse ! » L’important, c’est ce qu’on en ressent à la lecture. L’essentiel, c’est de « se laisser imprégner ».

« Je suis devant un poème comme devant un tableau. Ça suscite de l’émotion. Pourquoi ? Difficile de mettre le doigt dessus », expose l’auteur, au tout début de notre conversation.

Venu pour le faire parler de Longtemps j’ai porté mes deuils comme des habits trop grands, son nouveau recueil poétique, l’intervieweur se convainc rapidement que Psenak, « hypersensible » avoué, empathie naturel ou « supralucide » résigné, se laisse pareillement « imprégner » par le grand tableau de l’existence. Autour de lui, les vies vont et viennent, naissent ou tombent. Et lui, le cœur comme au diapason, vibre à chaque seconde qui passe. Comme si aucune de ces petites taches de couleur vives n’épargnait ses plaques photosensibles.

Grands deuils...

Le poète et romancier n’avait rien publié depuis 15 ans, trop affairé à mille autres occupations ; l’ex-échevin gatinois (qui présidait notamment la Commission des arts) est aujourd’hui responsable de l’organisme Vision Centre-Ville.

Mais la vie est un cycle. Et la mort est devenue source créative. C’est drapé des couleurs du deuil, bouleversé par le vide laissé par « la disparition de plusieurs êtres chers », que l’auteur s’est vu renaître. Il planche d’ailleurs sur « un nouveau manuscrit, qui progresse très bien ».


«  Je suis devant un poème comme devant un tableau. Ça suscite de l’émotion. Pourquoi ? Difficile de mettre le doigt dessus.  »
Stefan Psenak

Cette 15e publication signée Psenak traite en premier lieu du « vrai deuil » et des amis disparus.

« J’ai perdu beaucoup de gens proches. Souvent, dans des circonstances dramatiques », témoigne-t-il. Il a été « particulièrement » affecté par le suicide de Robert Yergeau, survenu en 2011. « Je suis arrivé à la poésie au début de son parcours universitaire, et je le dois beaucoup à Robert. » Il fut d’abord son prof, puis son éditeur, puis un collègue, du temps où ils publiaient à L’Interligne (maison d’édition que Psenak dirigera d’ailleurs dans les années 90) et, « pour finir, un ami ». « Sa mort m’a donné un sérieux coup. Je ne l’ai pas vu venir même si je savais qu’il filait un mauvais coton. »

L’écriture poétique servant d’exutoire, « j’ai commencé à travailler sur ce livre, sans nécessairement avoir de thème précis... et depuis, c’est l’hécatombe » autour de moi, souffle-t-il en mentionnant l’écrivain Michel Dallaire, la femme de théâtre Paulette Gagnon, le comédien Benjamin Gaillard, « fauché trop jeune » dans un accident de la route, ou encore Dominique, ce neveu dont il était très proche, décédé une semaine avant la parution du livre. « La thématique s’est imposée d’elle-même... »

...et petits deuils

Mais les deuils que Stefan Psenak explore dans ses habits trop grands sont aussi d’un autre ordre.

En filigrane, et en mode « errance poétique » sereine, il fait résonner « tous les petits deuils » communs, avec lesquels les vivants doivent composer. Par exemple « le deuil des pages qu’on tourne sur sa vie », c’est-à-dire l’abdication sereine de « toutes les histoires qu’on n’a pas vécues », quand on change d’emploi, de réseau ou de pays. La vie est une succession d’embranchements, et nos choix se font parfois au détriment de l’exploration d’autres chemins, illustre-t-il.

« Ce n’est pas des regrets, mais c’est un deuil. Le livre parle de ça, de la perte. » Une perte entrevue par Psenak non pas comme une plaie vive, mais comme une fenêtre qui s’ouvre sur l’apprentissage du lâcher-prise, sur l’apprivoisement de l’absence, sur l’acceptation de la privation.

Le deuil de la vie politique ? lui soumet-on. Un peu. Sa défaite électorale lui a longtemps laissé un goût amer, mais il est désormais « en paix » avec ça, et n’a pas l’intention de briguer de futur mandat au conseil municipal de Gatineau : « je n’ai pas la peau assez dure ».

Mais la politique ne teinte guère le recueil. « Le deuil de l’alcool », en revanche, y est beaucoup plus prégnant, fait observer Psenak, qui n’a pas touché à la moindre goutte d’alcool depuis le 25 décembre 2013 (« C’était le cadeau de Noël que je me suis fait »). « J’ai longtemps consommé sans réserve. Je vis ma sobriété de la même manière. »

Loin du ton « très sombre » de Pour échapper à la justice des morts – son tout premier recueil, paru en 1994 – ce n’est pas du tout une lecture mortifère. Stefan Psenak aura paradoxalement signé un livre sur le deuil... du deuil.

Car, sous la mélancolie apparente et les linceuls à la source des textes – « le spleen m’habitera toujours », convient-il – il y a, quête existentialiste constante, cette « marche lente et patiente vers la lumière » que les habitués des ses chroniques radiophoniques reconnaîtront certainement. Une quête ballotée « entre les deux pôles de la création que sont l’indignation et l’éblouissement ».

Cette phase d’écriture lui a appris à faire face sereinement à tous les futurs deuils qui ne manqueront pas de cogner à sa porte. « C’est un beau moment de ma vie. Je suis heureux. Pas rasséréné – ça, je ne le serai jamais – mais je suis en pleine possession de mes moyens, tant au plan littéraire qu’intellectuel. L’avantage de vieillir, c’est qu’on accumule des bagages... »

Au moment de boucler cette boucle littéraire, le mois dernier, l’homme de 48 ans est allé se faire tatouer sur l’avant-bras droit la phrase « Je vous porte en moi à jamais », inscrite en tchèque, la langue de son père. Mais le message n’est pas vraiment complet sans la mention gravée sur son autre avant-bras, et qui sert de « suite » : « Mon histoire continue ».

Et quelle mention devra-t-on graver sur son épitaphe à lui, lorsque son histoire ne continuera plus ? « Il me reste à rejoindre la résistance », suggère-t-il.

***

Longtemps j’ai porté mes deuils comme des habits trop grands, par Stefan Psenak (Prise de parole, 86 pages)