L’illustrateur et bédéiste Siris.

Siris : la revanche de La Poule

Le Rendez-Vous de la BD de Gatineau, RVBDG pour les intimes du 9e art, retrouve samedi matin ses pénates dans la Maison du citoyen. Jusqu’à dimanche, 17 h, huit invités – Stéphanie Leduc, Zviane, Velm, Mélodie Vachon-Boucher, Paul Roux, Michel Falardeau, le Français Thom et le président d’honneur, Siris – plancheront, signeront, exposeront et dessineront sur les murs (prévus à cet effet).

Siris, qui roule sa bosse dans le milieu de la BD alternative depuis quelque 20 ans, commence seulement à voir le fruit de ses phylactères, notamment grâce à la publication de Vogue la valise – l’intégrale, brique de 350 pages que La Pastèque au eu la bonne idée de publier l’automne dernier.

On dit « bonne idée », parce que ce récit autobiographique d’une enfance cabossée, confiée aux bons – et aux moins bons, surtout – soins de familles d’accueil a valu à son auteur les deux trophées les plus prestigieux du Québec : le Grand prix Bédéis Causa 2018 (Meilleur album francophone du Canada) et le Bédélys 2018 de la meilleure publication québécoise. 

Sans jamais perdre son sourire en coin face aux petites horreurs que son crayon fait remonter à la surface de ses souvenirs, Siris raconte comment il a été arraché à sa mère et brinqueballé de foyer en foyer. Il expose les brimades quotidiennes d’une famille d’accueil qui l’a longtemps pris pour Cendrillon. Comment il a été intimidé à l’école et humilié dans la rue. 

Et si son roman graphique est aussi poignant, c’est que le ton n’est pas celui de la victime : son témoignage est plutôt une ode à la résilience. La ballade aigre-douce d’une vie où le dessin et la musique vont servir de soupape pour échapper aux petites brûlures du quotidien. Les arts et quelques amis. « L’environnement social, c’est ma bouée de sauvetage. »

« Quand t’es dans la tempête, t’es mieux de rester calme que de t’agiter... parce que ça peut aussi empirer », estime aujourd’hui le flegmatique président d’honneur du RVBDG. « Moi, je m’en suis bien sorti. Je suis ben ben chanceux. »

Les turpitudes semblent glisser sur lui comme sur le dos d’un canard. 

Vous a-t-on dit que Siris se met en scène sous les traits d’un poulet un peu chétif, et rebaptise « La Poule » son personnage ? Il est d’ailleurs le seul animal dans cet univers réaliste, peuplé d’humains – ce qui contribue sans doute à rendre attachant son alter-ego gallinacéen. 

« J’ai essayé de pas tomber dans le larmoyant ». Les heures les plus sombres de son enfance – et celle de ses frères et sœurs – il a préféré les suggérer plutôt que de les relater. Les sévices que son crayon ellipse, l’imagination du lecteur averti s’en empare. C’est sans doute mieux comme ça : les petites têtes blondes (ou brunes) innocentes pourront ouvrir cette Valise sans crainte qu’elle leur morde les doigts, tandis que « ceux qui connaissent l’histoire vont faire les associations qu’il faut ».

Son autobiographie, Siris a mis une dizaine d’années à le pondre. « Mon histoire est un petit peu intense. C’est pas des sujets faciles. Je voulais que tout soit nickel, que tout soit parfait. » 

Son récit est parsemé de références musicales (« 52 tounes sont citées », a recompté l’auteur) qui ancrent ses souvenirs dans quelque chose de très vraisemblable et concret. La musique fut pour lui un refuge et un moyen d’évasion. Elle est aujourd’hui un catalyseur de souvenirs « puissant »,  tout comme le sens olfactif ravive la mémoire au niveau de l’inconscient.

« Ça n’a pas changé : la musique est toujours là aujourd’hui ; c’est mon oxygène et mon inspiration, [...] mon énergie et ma dynamite. »

La Pastèque avait publié en 2010 le Volume 1 de la Valise, mais ce premier chapitre n’était finalement qu’un préambule, puisqu’il se bornait à retracer la vie de son père – un alcoolique invétéré, qui sera la source de l’éclatement de la famille Sioris – jusqu’à la naissance de La Poule. 

Reste que l’auteur a pris son temps avant d’accoucher de ses mésaventures de jeunesse. Il s’est longuement documenté, pour refléter avec fidélité le contexte d’une époque que ses souvenirs avaient tendance à reconstruire parfois. « Je voulais pas raconter n’importe quoi, je voulais que les gens sentent que l’histoire est crédible », d’un point de vue sociologique.

On ne badine pas avec la réalité quand on fait, comme Siris, « des histoires sociales » et « de la BD engagée ». Même si on le fait « en se cachant derrière La Poule ».

L’œuf de La Poule

En réalité, La Poule est née dans les année 90, après un séjour à Lilles, en France, au cours duquel un confrère bédéiste-fanziniste le tutoyait en ponctuant ses apostrophes de « ma poule ! » affectueux. (En passant, si vous avez l’intention de rencontrer Siris, sachez pour éviter tout impair qu’on doit dire « il », pas « elle », quand on parle de La Poule.)

En rentrant au Québec, Siris a pondu pour Comix Baloney une poule qui, au début, avait l’air un peu préhistorique. Baloney, c’était son premier comics, « très inspiré des Américains ». « C’est avec [La Poule] que j’ai fait ma première demande de bourse », se souvient-il, comme pour justifier son attachement pour le personnage. Cet alter-ego lu « permettait de dénoncer des choses qui se passaient à Montréal [et dans] la rue Cartier, où j’habitais ». 

À l’époque, celle du fanzine Rectangle – « une belle époque, très stimulante ; on avait la trentaine, on incorporait les jeunes dans ce qu’on faisait, on était comme des p’tits asticots qui gigotaient » – Siris fréquente une gang de fanzineux où gravitent entre autres son « vieux chum » Richard Suicide et Marc Tessier. Ce dernier viendra plus tard enseigner aux premières cohortes du bac en BD de à l’Université du Québec en Outaouais, via l’École multidisciplinaire de l’image (ÉMI), toujours associée de près au RVBDG.

Pour Vogue la valise, « il a fallu que je lui donne naissance, en quelque sorte. La Poule que tu vois dans Vogue la valise, c’est La Poule d’avant Baloney. Un peu comme les Star Wars de Georges Lucas », rigole-t-il. 

Avec les années, Siris a « poussé à fond le graphisme » de son alter-ego, et il peut désormais décliner son image de marque à l’infini, ou presque. « La poule peut étendre ses ailes, marcher à gauche à droite, dans une certaine limite. » Illustrer un reportage sur la corruption au Québec, par exemple. Ce qu’il a été invité à faire dans la plus récente édition du magazine Urbania.

Biographie de Jean Dallaire

Mais La Poule n’arpentera pas dans les pages de Un Paris pour Dallaire, très sérieuse biographie que Siris consacre en ce moment au peintre hullois Jean Dallaire, sur un scénario de Marc Tessier. 

« C’est un artiste que j’adore ! » Siris a découvert l’œuvre de Dallaire par hasard, en 86, lors d’une visite au petit Musée Marc-Aurèle Fortin, dans le Vieux Montréal. Là, « je suis tombé sur [le tableau] La Folle. Ça commençait ben, elle est assez expressive, merci ! Je ne connais pas Dallaire, mais ça venait me chercher... dans les couleurs, dans le traitement graphique. »

Il se renseigne sur le peintre. Plus tard, Marc Tessier, autre grand fan de Dallaire, l’aidera à approfondir ses connaissances.

« Pendant que je travaillais sur La Poule Volume 1, j’ai fait six pages sur la période où Dallaire se retrouve emprisonné dans un stalag. » 

Quand il achevé de boucler sa Valise, les discussions avec la famille Dallaire étaient bien avancées, dit-il. 

« Ils m’ont dit : “On a confiance, mais on veut que tu racontes la vraie histoire”. J’ai donc demandé à Marc Tessier un coup de main. » 

« J’aimerais que ça sorte fin 2019... Je suis déchiré entre 3 ou 4000 affaires, mais j’avance bien. [...] Je suis rendu à la page 40 [sur la centaine de planches prévues], quand Dallaire, qui vient de se marier, part à Paris, alors qu’on voudrait qu’il fasse de l’art religieux. » 

« L’histoire va se corser un peu. Quand les Allemands débarquent à Paris, c’est plus drôle pantoute. Sa femme, Marie-Thérèse, est enceinte. Il se passe plein de choses qui vont donner du crunch à l’histoire... »

« Je dessine ça comme si je faisais Vogue la valise. Je n’ai pas voulu changer de style, me réinventer ou me prendre pour un peindre. Le moment où je me suis permis de délirer un peu, c’est en reproduisant des autoportraits de Dallaire, mais dans mon style. »

Bouquinart

La librairie Bouquinart, à Aylmer expose des reproductions en couleurs de Siris et de plusieurs autres invités du RVBDG.