À l’ère des fausses nouvelles, Marc Séguin s’interroge sur la « vérité alternative » de nos souvenirs, souvent modifiés, enjolivés ou divergents sur un même événement.

S’écrire à partir de l’enfance

Entre la rage percutante portée par sa poésie adolescente et les souvenirs d’enfance qu’il revisite par la fiction, Marc Séguin se révèle par des éclats de vie saisis à vif. Ce faisant, il laisse entrevoir entre ses mots l’artiste visuel, auteur, cinéaste et homme de 47 ans qu’il est devenu.

Si la publication quasi simultanée de son recueil Au milieu du monde (au Noroît) et de son titre Les Repentirs (dans le cadre de la nouvelle Collection III chez Québec Amérique) n’était pas prévue, elle jette un éclairage « rassurant et troublant à la fois » sur lui, croit-il. Sur sa perception du monde. Son rapport aux autres et à ses émotions, aussi. 

« Ces deux projets n’ont rien à voir l’un avec l’autre, ne serait-ce que parce que 30 ans les séparent ! lance Marc Séguin en riant. Mais malgré cet immense décalage entre les moments où j’ai écrit ces textes, je réalise qu’il y a quelque chose de conséquent dans ma façon de penser, dans ce qui était déjà là, en moi, à l’époque. On ne se réinvente peut-être pas tant que ça, au fond ! »

Ainsi, il y a cette rage adolescente imprégnant les poèmes couchés sur papier alors qu’il avait 16, 17 ans : « accorde-moi la haine / ma creuse caverne / mon cri cachalot / monstre moderne de machine à menteries / tu manges mes humains », écrivait-il à la fin des années 80.

« C’est dur, plein de rage. Peut-être que ça peut aider à comprendre l’artiste que je suis devenu dans la foulée… » avoue le principal intéressé.

Vérités alternatives et société autiste

Dans Les Repentirs, le quadragénaire remonte dans ses souvenirs de pré-adolescent flirtant avec la conviction d’être amoureux d’Arielle et avec l’interdit près des tracks de chemin de fer et sur le pont de fer de Touraine, quartier de Gatineau où il a grandi.

« Toute mon enfance en Outaouais est là : les expéditions à vélo avec mes amis, les 5 sous trafiqués sous les roues des trains [pour qu’une fois écrasés, ils deviennent aussi gros que des 25 cents pour ensuite aller jouer aux arcades]… Je me souviens aussi profondément de courir après les couleuvres dans les champs près de chez nous… »

Revisiter trois moments charnières de son enfance en mélangeant réalité et fiction : c’était le canevas que Danielle Laurin, qui dirige la Collection III, lui avait donné.

À l’ère des fausses nouvelles, Marc Séguin s’interroge donc sur la « vérité alternative » de nos souvenirs, souvent modifiés, enjolivés ou divergents sur un même événement. Il a creusé sa mémoire pour mieux se réinventer. À moins qu’il ne se mette véritablement à nu entre deux couches de fiction, puisque le repentir est une technique, par laquelle le peintre cache ou corrige une partie de son tableau pour le modifier ? « Souvent, cette modification se rapproche bien plus de la vérité qu’on pourrait le croire, justement ! » 

Ainsi, la Arielle dont Marc tombe amoureux à 11 ans peut tout aussi bien représenter sa première relation que son rapport avec la pulsion créatrice qui l’anime depuis. 

Dans le même esprit, il n’a pas fait de son personnage un autiste pour rien non plus.

« Nous vivons dans une société autiste ! Nous sommes déconnectés de nos sentiments, désengagés face aux autres, puisque nous passons par toutes sortes d’écrans pour communiquer et vivre par procuration. Ce n’est quand même pas normal qu’on ressente plus d’émotions à regarder un téléroman qu’à vivre ! » 

Selon lui, on occulte par ailleurs trop l’empreinte de l’enfance dans nos vies. « Beaucoup de ce que nous devenons s’incarne dans ces jeunes années, par les pensées qu’on développe, les gestes et actions qu’on pose, et qui sont les premiers à imprimer nos sensibilités », soutient le père de quatre enfants, âgés de huit, 10, 13 et 19 ans. 

Si Les Repentirs ne l’a pas fait renouer avec lui, il « illustre clairement le désir de raconter et de me raconter moins de bullshit ! ».

« Ç’a été un exercice d’humilité, de sincérité qui n’a pas toujours été facile… confie-t-il. Mais j’arrive à dévoiler mes zones d’ombre, parce que ça ne m’insécurise plus de le faire. J’ai compris que je suis bien plus fort si je montre mes faiblesses que si j’essaie de jouer au plus fort. »