Ruby Tête haute, par Irène Cohen-Janca et Marc Daniau, Éditions des Éléphants, 32 pages

Ruby Tête haute, par Irène Cohen-Janca et Marc Daniau ****

CRITIQUE / À la fois simple et songé, mais surtout très touchant, Ruby tête haute est idéal pour aborder - délicatement, mais de front - auprès des enfants d'aujourd'hui la question du racisme et de l'égalité. L'ouvrage retrace le récit parfaitement authentique de la petite Ruby Bridges, écolière afro-américaine qui, du haut de ses 5 ans, en 1960, a largement contribué à révolutionner les esprits, et cela sans en avoir véritablement conscience.
La toile de Norman Rockwell The Problem We All Live With, qui montre cette petite fille à la peau noire marchant dans la rue sous escorte policière serrée (tableau que Barack Obama a fait accrocher sur un mur de la Maison-Blanche) est reproduite sur une double page de ce livre grand format qui porte l'étampe qualitative d'Amnesty International. Le jeune lecteur découvre ledit tableau à travers le regard candide d'un personnage d'enfant anonyme, mais « d'aujourd'hui », exposé à cette image dont il (ou elle) ignore le sens. En classe fusent d'abord les questions naïves et les interprétations voire farfelues. Le contexte social et historique arrive ensuite. La peinture, expliquera la maîtresse d'école à sa classe, dépeint Ruby Bridges se rendant dans sa nouvelle école de quartier, le jour de la rentrée. Sur le tableau, seule une tomate écrasée sur un mur laisse deviner l'émeute que provoque la scène, en hors champs. Car la scène témoigne en réalité des premiers pas d'un véritable périple scolaire, et du long combat pour l'égalité des races. Combat que le lecteur découvre à mesure que le récit « ouvre » le cadre du tableau, laissant apparaître ces mamans aussi blanches qu'outrées, parents d'élèves vociférants, brandissant des pancartes haineuses ou menaçant la petite Ruby. Des mamans émeutières, enlaidies (les illustrations sont de Marc Daniau) par la colère ? Choc garanti de lecteur ! L'école de Ruby est une des toutes premières écoles mixtes - au sens « racial » - de l'histoire des États-Unis, qui appliquait jusque-là des lois ségrégationnistes (depuis 1876).
Le livre  donne rapidement la parole à Ruby elle-même. L'auteure, Irène Cohen-Janca a le souci manifeste de respecter le ton pacifique, presque timide, que la vraie Ruby a adopté, à l'âge adulte, quand elle a évoqué ces souvenirs. Un ton dont l'apparente naïveté se met parfaitement au diapason des raisonnements d'enfants d'aujourd'hui - et ce, bien plus efficacement, a-t-on estimé, que d'autres récits jeunesse cherchant à « personnaliser » la lutte contre le système ségrégationniste (on pense à des oeuvres précises mettant en scène Rosa Parks ou, au Canada, Viola Desmond).
Le récit tire beaucoup de sa force dans le fait que Ruby n'est jamais bravache ni prétentieuse, seulement déterminée. Son âge, puis la solitude qu'elle exprime (car tous les autres enfants ont reçu la consigne parentale de ne pas interagir avec elle, et sa salle de classe demeure éternellement vide de tout camarade) créent une connivence et une sympathie immédiates et naturelles : le lecteur cible perçoit - et ressent - très clairement ce symbole d'injustice, à mesure qu'il découvre l'aspect révolutionnaire de ses pas.
Le propos de Ruby ne manquera pas de déclencher l'étonnement (particulièrement après 10 ans, à l'âge où la chronologie du siècle est moins floue, et qu'on est en mesure de réaliser à quel point le récit se déroule « hier ») et l'indignation, sentiments rapidement suivis par un cortège de questions morales. 
Le récit de Ruby est suffisamment éloquent pour que les auteurs ne s'embarrassent pas d'artifices inutiles destinés à le mettre en valeur. Seule mise en scène, cette pirouette initiale et finale à l'heure du XXIe siècle très efficace, car elle renvoie le jeune lecteur aux salles de classe multiethniques qui sont désormais la norme... et au fait que la « normalité » du présent n'est jamais que le fruit de longs combats.