Renouveau pour la BD historique

Les éditeurs européens de BD ont retrouvé un goût prononcé pour la grande Histoire. Elle se décline sous toutes sortes de récits – didactiques, biographiques, thématiques ou d’aventure – de plus en plus finement adaptés au Neuvième Art.
«HMS Beagle, Aux origines de Darwin», par Fabien Grolleau et Jérémie Royer (Dargaud, 176 pages)

HMS Beagle, Aux origines de Darwin****

C’est à la jeunesse de Darwin que s’intéresse Fabien Grolleau. De Londres au Brésil puis de la Patagonie à l’Afrique du Sud, le scénariste suit à la trace, chronologiquement, ce voyage autour du monde (1831-1836) au cours duquel le jeune naturaliste, allant de découverte en surprise, commencera à échafauder la théorie révolutionnaire qui ébranlera les colonnes du Temple. À l’époque, remettre en question les préceptes religieux relève non seulement de l’iconoclasme, mais de l’hérésie.

On découvre en même temps que le protagoniste la richesse faunique et géologique des lieux qu’il visite. On sourit de constater que « Charles » n’avait vraiment pas le pied marin. On se prend d’affection pour ce jeune homme pétri de doutes et de questions... ou de réponses créant la confusion dans son esprit. On craint pour sa peau en le voyant traverser certaines épreuves. Surtout, on s’ébranle, tandis que les valeurs la « Civilisation », la modernité et la foi (qu’incarne l’équipage du voilier) se heurtent au point de vue des « sauvages » et indigènes. Et on s’émeut de voir cet humaniste un brin naïf être confronté à l’esclavage, à l’heure où certaines vies humaines ne valent pas plus qu’un bouton de chemise.

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«Chroniques du Léopard», Appollo & Téhem (196 pages, Dargaud)

Chroniques du Léopard****

On a craqué pour ces Chroniques du Léopard retraçant la vie d’une bande d’adolescents sur l’Île de la Réunion durant la Seconde Guerre mondiale, à l’heure où, bien que loin des combats, la population multiethnique de ce petit caillou perdu dans l’océan Indien (et département français d’outre-mer) subit l’influence raciste du régime de Vichy. La bande de jeunes lycéens se gargarise de livres d’aventures, mais aussi de poésie, de filles... et d’idéaux peu en phase avec l’autorité pétainiste. Au point que certains d’entre eux voudront fonder le GRR (Groupe révolutionnaire réunionnais) et voudront participer à « l’action » quand débarquera le Léopard, navire des Forces de la France Libre qui viendra « libérer » l’île. 

Autour de la bande, gravitent d’authentiques futures personnalités de l’île, dont le futur ministre Raymond Barre et les frères Vergès. La BD est truffée d’expressions créoles colorées ; l’ouvrage se termine par un petit glossaire à même de répondre aux légitimes interrogations. Elle ouvre une très agréable fenêtre, à la fois historique, géographique et socio-culturelle, sur cette île, sans se perdre dans le regard « exotique » ou la fascination. Ça sent le vécu. Et ça l’est, à quelques années près ! Ces Chroniques du Léopard sont signées par deux auteurs qui ont grandi sur cette île. C’est fort joliment illustré par Thierry Maunier, dit « Téhem » (Malika Secouss) et cadencé par Olivier Apollo, qui opte pour le ton doux des récits de « sortie de l’enfance ».

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«Lincoln», Duval ; Meli ; Ameur (Glénat & Fayard, 56 pages)

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La collection Ils ont fait l’histoire, qui compte déjà plus de 25 titres consacrés aux grandes figures de l’humanité (d’Alexandre Le Grand à John Fitzerald Kennedy en passant par Gengis Khan ou la reine Elizabeth I), ajoute Abraham Lincoln à sa galerie de portraits.

Sous la supervision d’un historien spécialiste des États-Unis, Farid Ameur, le vétéran scénariste Fred Duval – rompu à l’art du récit à saveur historique : on lui doit entre autres la série Jour J – retrace avec force détails le parcours de « Abe », depuis son enfance en Indiana jusqu’à son assassinat.

Mais sans succomber à la « facilité » d’un récit purement chronologique. Le périple politique est présenté de façon dynamique, par sauts de puce à travers les époques, au fil d’une conversation entre le président et une poignée de fidèles conseillers, réunis dans le train qui les transporte jusqu’à Gettysburg, quelques mois après la terrible bataille qui fit basculer la Guerre de Sécession. Là où Lincoln s’apprête à faire l’un de ses discours les plus marquants.

Concluant, ce récit joliment illustré par Roberto Meli en profite pour évoquer les multiples facettes du seizième président des États-Unis : homme de lettres quoique pugiliste combatif, milicien réticent et avocat doué, humaniste convaincu mais abolitionniste « modéré », politicien parfois borné ou chef de famille contrarié. Avec, en trame de fond : la Guerre, la construction du chemin de fer transcontinental et les manœuvres – militaires ou diplomatiques – visant à pacifier l’Union à tout prix.

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«Les moines de Bourgogne», Corbeyan, Brice Goepfert (Glénat, 56 pages)

Les moines de Bourgogne***

Avec la collection Vinifera (surtitrée La grande histoire de la vigne et du vin par souci de clarté), Glénat prend une approche thématique pour parler des arts viticoles à travers les âges. La série est constituée de récits indépendants.

Ces one shots sont signés Corbeyran, qu’on peut qualifier d’« œnologue en chef » de la maison Glénat, chez qui il a déjà publié In Vino Veritas, Château Bordeaux, Bodegas et Le sang de la vigne, quatre séries contemporaines trempées dans le raisin fermenté (et le polar).

Pour Vinifera, il signe Les moines de Bourgogne avec Brice Goepfert au dessin, et Les Amphores de Pompei avec Alexis Robin aux crayons. Chaque volume se clôt sur un « cahier historique » de 8 pages de textes et de documents iconographiques. La très sérieuse Revue du vin de France a posé son sceau d’approbation à cette collection.

Tout en respectant le mandat didactique qu’il s’est donné, Corbeyran ne perd pas de vue le fait que le moteur de son récit réside dans ses personnages et leurs interactions. À travers les yeux d’un jeune garçon abandonné devant un monastère, Les moines de Bourgogne plonge le lecteur au Moyen-Âge (époque où boire de l’eau est bactériologiquement plus dangereux que d’ingurgiter de l’alcool), à la découverte des abbayes cisterciennes qui ont la charge de fabriquer le vin de messe.

En ces murs, grâce à cet enfant têtu mais doué, un savoir-faire déjà ancestral est sur le point d’améliorer ses techniques de production.