Nourrir le feu sacré et justicier de Lisbeth...

Pourquoi Lisbeth Salander s'est-elle fait tatouer un dragon dans le dos ? Qu'incarne-t-il pour la célèbre pirate informatique, capable d'autant de violence que d'altruisme ? C'est à ces questions que David Lagercrantz - qui a repris la saga Millénium en 2015, non sans soulever la controverse - a voulu répondre dans son deuxième roman de la série, La fille qui rendait coup pour coup.
« Pour moi, ce tatou demeurait un élément crucial de ce que Lisbeth est, et une des questions auxquelles Stieg Larsson n'avait pas offert de réponses dans sa trilogie initiale, soutient M. Lagercrantz, joint à Paris plus tôt cette semaine. De plus, un tel tatou s'avère très dispendieux, alors il fallait qu'elle ait une excellente raison de se le faire faire, que l'image du dragon ait valeur de symbole très puissant pour elle. »
Déjà envoûté par celle qu'il considère comme une « cowboy  des temps modernes, une rebelle punk qui n'a absolument rien d'une victime » malgré son enfance violente et les abus subis ensuite, l'auteur de 55 ans est donc devenu « obsédé » par la symbolique possible de son dragon. Jusqu'au moment où un ami lui a rappelé la statue de saint George qui se trouve dans la cathédrale de Stock-holm. Le saint est à cheval, armé d'une épée. À ses pieds, un dragon se meurt. À ses côtés, debout, une femme représente la vierge.
« J'avais déjà vu cette oeuvre, bien sûr, mais sans m'y attarder outre mesure. Ce jour-là, à force de l'observer, j'ai subitement senti un long frisson me traverser le corps : il y avait dans cette scène toute la mythologie dont j'avais besoin ! C'est à ce moment que ce nouveau roman a pris naissance : quand j'ai compris à quel point ce tatou, et tout ce qu'il incarne pour Lisbeth, lui avait permis de survivre jusque-là », raconte le quinquagénaire.
Gémellité, inné, acquis  et... faits vécus
Ce dernier, qui a longtemps couvert les affaires criminelles pour le quotidien Expressen, puise parallèlement l'inspiration pour ses romans parmi les reportages les plus marquants qu'il a signés au cours de sa précédente carrière de journaliste. 
« J'avais écrit sur les retrouvailles de jumeaux identiques de 29 ans. Séparés à la naissance, l'un avait été élevé sur une ferme et l'autre par des intellectuels. C'était fascinant de voir ce qu'ils avaient en commun et ce qui les rendait différents à la fois, ce qui relevait de l'inné et de l'acquis chez chacun. »
David Lagercrantz, qui a grandi au sein d'une famille d'intellectuels et dans un milieu aisé, s'est remémoré l'entrevue avec ces jumeaux, lorsqu'est venu le temps de plonger dans La fille qui rendait coup pour coup. D'autant qu'on lui avait reproché ses origines lorsqu'on l'a mandaté pour poursuivre Millénium, il y a 12 ans. 
« Aux yeux de mes détracteurs, je ne pouvais continuer l'oeuvre de Stieg Larsson parce que je ne venais pas du même milieu que lui, que je ne pouvais pas comprendre ses personnages et ce qu'ils véhiculaient comme valeurs... Je me suis donc demandé ce que je serais devenu si j'avais grandi dans un autre environnement familial et social ? À quel point serais-je différent de l'homme que je suis aujourd'hui, ne serait-ce que sur le plan moral ? »
Autant de questionnements existentiels qui l'ont aidé à créer le personnage du pianiste et courtier Leo Mannheimer, entre autres, de même qu'à alimenter l'enquête de Mikael Blomkvist sur de troublantes recherches génétiques, dans son plus récent titre.
À l'instar de Stieg Larsson, David Lagercrantz prône par ailleurs une approche contemporaine, insérant dans la trame de ses intrigues des références à divers enjeux d'actualité, dont la liberté d'expression, les crimes d'honneur et l'intégration sociale des immigrants par le biais du personnage de Faria Kazi et ses frères, ou encore la prolifération des fausses nouvelles (voir autre texte).
S'il a eu « affreusement peur » en 2015 (la décision de la maison d'édition Norstedts Förlag de l'embaucher pour écrire la suite de Millénium, malgré l'opposition de la conjointe du défunt auteur original, a déchaîné les passions en Suède), il a cette fois pu aborder la suite avec « plus de confiance », rassuré par le succès de Ce qui ne me tue pas. Le quatrième Millénium, traduit dans quelque 45 langues, s'est vendu à plus de 650 000 exemplaires en version française seulement. Il fera aussi l'objet d'une adaptation cinématographique, qui mettra cette fois la Britannique Claire Foy (The Crown) en vedette dans le rôle de Lisbeth, l'an prochain.
« J'ai Lisbeth, Mikael et les autres personnages de Millénium dans le sang, maintenant, fait valoir M. Lagercrantz. Ça me permet d'explorer d'autres zones de leur personnalité, de les amener ailleurs, tout en m'assurant de rester fidèle à leur nature et à Stieg Larsson. »
Lisbeth contre Camilla
Or, bien que la pression pourrait aujourd'hui être forte de poursuivre par-delà le troisième volet signé de sa plume prévu à son contrat, Millénium 6 sera bel et bien sa dernière contribution à la saga. Il a déjà ciblé l'affaire criminelle autour de laquelle il fera graviter ses héros, anciens et inédits. Mais quelle question sur Lisbeth encore sans réponse a-t-il envie de fouiller, pour cet ultime tome ?
« Il reste bien des choses à régler en ce qui a trait à sa relation avec sa soeur... D'ailleurs, on ne sait pas grand-chose sur Camilla, vous ne trouvez pas ? » répond-il du tac au tac, d'un ton amusé.
Cela confirme pourquoi, tout en abordant la notion de gémellité dans son plus récent roman lancé le 7 septembre dernier - et malgré la couverture choisie par l'éditeur français Actes Sud - la jumelle de Lisbeth n'y est que mentionnée. Le geste était délibéré.
« Je me suis gardé Camilla pour la grande finale ! » lance-t-il, comme une promesse d'une épique rencontre au sommet entre les deux soeurs rivales. Affrontement prévu en 2019.
... et la mission « essentielle » de Mikael
« C'est tragique de qualifier les journalistes d'ennemis du peuple et de l'état, comme un certain président l'a fait ! Il faut redonner au journalisme ses lettres de noblesse ['We have to make journalism great again'], parce la démocratie est vraiment en danger ! »
À l'autre bout du fil, l'ancien reporter s'enflamme. « Je me lasse parfois de parler de Lisbeth et de Mikael, avoue David Lagercrantz sans gêne, mais pas des enjeux qu'ils me permettent de soulever ! »
Pas étonnant qu'il évoque les Panama Papers, la désinformation, voire une « société post-vérité » dans La fille qui répondait coup pour coup.
« En cette ère de fausses nouvelles, de faits alternatifs et de réseaux sociaux où les messages haineux se propagent à une vitesse folle, nous n'avons jamais eu autant besoin de journalistes comme Mikael Blomkvist ! »
Le Suédois a grandi avec comme modèles Bob Woodward et Carl Bernstein du Washington Post, dont le travail a mené à la chute du président Nixon, dans la foulée du scandale du Watergate, en 1974. S'il n'a rien contre la vitesse et l'instantanéité propres aux réseaux sociaux, il souhaiterait un retour à une plus grande rigueur et à plus de profondeur dans la presse traditionnelle, notamment écrite. 
« Nous devons prendre le temps de creuser la nouvelle, de l'analyser, de la mettre en perspective. C'est à ça que servent les journalistes : à nous faire comprendre ce qui se passe dans notre monde. »
Ainsi, précise-t-il, il entend verser une partie de ses droits d'auteur à une fondation suédoise visant à former et à mieux outiller les journalistes d'enquête. Il entend également soutenir le travail du Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ), qui a oeuvré à mettre au jour les fameux Panama Papers.

Claire Foy, prochaine reine des hackers

Après Noomi Rapace et Rooney Mara, c'est au tour de la Britannique Claire Foy d'incarner Lisbeth Salander. La comédienne de 33 ans a été couronnée d'un Golden Globe, plus tôt cette année, pour son interprétation d'Elizabeth II dans la série The Crown.
La comédienne Claire Foy
«On ne peut imaginer deux rôles plus diamétralement opposés que ceux-là! lance David Lagercrantz. Mais j'ai adoré le jeu de Claire Foy dans The Crown et je suis certain qu'elle fera une incroyable Lisbeth.»
Quand on lui fait remarquer que cette dernière a déjà changé de visages presque aussi souvent que James Bond, il éclate de rire. «Lisbeth a tout pour devenir un personnage aussi mythique que l'agent 007!»
Fede Alvarez (Don't Breathe, Evil Dead) réalisera le long métrage basé sur Ce qui ne me tue pas. Le tournage, qui se déroulera entre Berlin et Stockholm, débutera en janvier. La sortie du film est prévue pour en octobre 2018.