Le nouveau roman de Monia Mazigh, Farida, poursuit l’approche littéraire éminemment féminine, voire «féministe» que l’auteure d’Ottawa s’est imposée dans ces oeuvres précédentes.

Monia Mazigh : le féminisme au fond des cuisines

Le nouveau roman de Monia Mazigh, Farida, poursuit l’approche littéraire éminemment féminine, voire «féministe» que l’auteure d’Ottawa s’est imposée dans Miroirs et mirages (2011) et Du pain et du jasmin (2015).

Ce troisième roman (sans compter Les larmes emprisonnées, récit retraçant le combat de l’auteure pour faire libérer son mari, Maher Arar, d’une geôle syrienne, puis le voir réhabilité par le gouvernement canadien) se déroule en Tunisie, entre les années 40 jusqu’à la fin des années 90. Un cadre que l’Ottavienne Monia Mazigh connaît bien, elle qui a quitté la Tunisie en 1991, pour pousser au Canada un doctorat en finances.

Son livre retrace le parcours de Farida, marquée par sa volonté de s’émanciper d’une société très patriarcale, mais aussi ceux des femmes qui l’entourent – tantes, cousines et voisines, puis sa belle-fille et sa petite-fille.

Des femmes qui, en dépit de leurs différences parfois grandes, notamment dans leurs postures – «avant-gardistes», dociles ou «soumises» face au dictat masculin, forment «une communauté» soudée.

Monia Mazigh fait le récit de ces «résistances», qui, même passives ou subtiles, ne sont jamais des voix totalement «résignées», et qui ont pavé le chemin des générations suivantes... incarnées par la petite-fille, Leïla, qu’on autorise à rêver d’un grand voyage vers le Canada.

Par ce livre, l’auteure a voulu «rendre hommage» à ces femmes discrètes, car guidées par leur «instinct de survie, mais qui «se battaient pour presque toutes ces choses qu’on a obtenues grâce à elles».

Farida, «c’est une histoire de solidarité féminine, chose que je ne perçois pas toujours aujourd’hui» dans le tissu des sociétés occidentales», observe-t-elle. «Je déplore un peu» le fait que de nombreuses femmes aient baissé la garde, en «se contentant de se fier aux structures en place, aux institutions, pour aider la cause [de la condition féminine] alors qu’on est encore fragiles dans nos acquis».

En ce qui concerne les droits et libertés des femmes, «dans l’absolu, les choses vont bien mieux qu’avant, c’est indéniable». Mais «en termes relatifs, on a encore beaucoup de travail à faire», dit-elle, nostalgique de la «protection» et de la «bienveillance» qu’offre le groupe, et peu rassurée par l’«individualisme» qu’elle observe actuellement.

Selon elle, «la condition féminine et ses défis restent malheureusement les mêmes» qu’on soit en Tunisie ou au Canada.

Gestes imperceptibles

Les personnages des tantes de Farida qui «incarnent l’acceptation du statu quo» sont-elles si différents de ces Canadiennes d’aujourd’hui qui, optent pour le «confort» de la passivité? ose-t-elle comparer. «Pour ne pas déranger notre sentiment de sécurité, on se contente souvent de ce que l’on a, plutôt que risquer de s’éclabousser en brassant la marmite.»

Que faire pour améliorer la situation ? «Dresser le constat des choses, c’est déjà un premier pas. Il ne faut pas être dans l’utopie». C’est ce qu’elle s’efforce de faire à travers ses romans, qui parlent tous de la libération de la femme arabo-musulmane, de l’affirmation de soi, de sa parole, et même de sa foi, en dépit de tous les carcans et de tous les conservatismes politiques ou sociaux.

«Je veux redonner une voix à ces femmes qu’on a sous-estimées, sur-protégées, et, au final, effacées», explique l’auteure et militante, selon qui «les petits gestes posés [par les femmes] dans les cuisines et les chambres à coucher, au quotidien, sont les petites graines d’un grand mouvement féministe. Le livre est une reconnaissance de ces gestes» souvent imperceptibles, voire microscopiques.

Farida – prénom signifiant ‘rare’ ou ‘précieux’, rappelle l’auteure – ne parviendra jamais à s’affranchir totalement du «joug des hommes», mais elle réussira tout de même à «casser le moule», en cherchant à divorcer d’un mari «dépravé». Le personnage est «en partie» inspiré de la propre grand-mère de Monia Mazigh, plutôt «avant-gardiste».

Son roman multiplie les points de vue, toujours rédigés au «je». Le procédé permet de «regarder les mêmes événements à travers les yeux de plusieurs personnages, ce qui donne une plus grande richesse» à ce qu’on observe. Cette construction apporte aussi «nuance» et «humanité» au texte, notamment en empêchant le lecteur «d’aimer ou détester un personnage jusqu’au bout».

Farida est non seulement «le récit d’une femme, mais aussi, en toile de fond, l’histoire d’un pays», à l’heure où la Tunisie «se libère du protectorat français», ajoute-t-elle.

Monia Mazigh participera au prochain Salon du livre de l’Outaouais. Elle prendra la parole le 1er mars à 15 h (Scène Jacques-Poirier), pour évoquer «la résistance au patriarcat» de Fatima (éditions David).