Michel Tremblay sera à Gatineau ce vendredi, une visite rare pour l’écrivain.

Michel Tremblay: rencontre avec un meurtrier raté

Michel Tremblay posera le pied à Gatineau pour la première fois en 25 ans ce vendredi 9 novembre. L’invité du Salon du livre de l’Outaouais (SLO) discutera de son œuvre monumentale avec l’écrivain Simon Boulerice, qui dans le passé, a failli le tuer.

Il y a quelques années, le jeune auteur était allé interviewer chez lui celui qu’il admirait. Nerveux, il avait laissé traîner derrière une chaise son sac à longue ganse. Le monstre sacré de la littérature québécoise ayant glissé la patte dans ladite courroie, il est passé à un cheveu de se heurter contre une toile de Riopelle accrochée au mur. « J’ai failli m’assommer », a raconté Michel Tremblay au téléphone en début de semaine.

Le pauvre Simon Boulerice, comme lui-même l’a écrit plus tard, a presque tué deux monuments du patrimoine d’un seul coup.

Meurtre raté à part, Simon Boulerice est pour l’auteur, dramaturge et traducteur son « fils spirituel ». « C’est un peu moi qui l’ai découvert », a résumé le septuagénaire. Alors qu’il débutait encore dans le monde littéraire, Boulerice lui avait envoyé un manuscrit d’une vingtaine de pages. L’ébauche lui a plu. Assez pour qu’il la partage avec sa maison d’édition, qui avait demandé à recevoir une version plus étoffée du livret.

Aujourd’hui, la maison Leméac a publié plusieurs des quelque quarante romans et pièces de théâtre de l’écrivain devenu prolifique. « Il y a 10 ans, quand (Simon Boulerice) était tout jeune, il écrivait déjà excessivement bien, l’a louangé son mentor. J’aime sa pertinence et son impertinence. Il n’a pas de gêne, il dit ce qu’il y a à dire par-dessus les tabous. Il fonce. »

Par ailleurs, le même éditeur a aussi sorti le 31 octobre dernier Vingt-trois secrets bien gardés, le dernier roman autobiographique de Michel Tremblay.

Le tête-à-tête, bref, sera le clou de cette première visite en vingt-cinq ans. Ce n’est pas par manque d’intérêt ou par faute d’invitation que le président d’honneur du Salon du livre de l’Outaouais (SLO) de 1987 n’est pas revenu à Gatineau plus tôt. Le SLO ayant lieu en hiver, depuis que le « plateaupithèque » montréalais s’est mis à passer toutes les saisons froides en Floride, chaque rendez-vous en a été un manqué.

Cette année, le SLO a attrapé le snowbird en organisant cet événement hors salon. Par hasard, il a aussi dû repousser de trois semaines son départ vers Key West : il mettra bientôt le cap sur Paris, où il ira recevoir le Grand Prix de la Francophonie qui lui a été décerné plus tôt cette année. L’Académie française couronne ainsi « l’œuvre d’une personne physique francophone qui, dans son pays ou à l’échelle internationale, aura contribué de façon éminente au maintien et à l’illustration de la langue française ».

Ayant fait scandale en 1968 avec le joual des Belles-Sœurs, la récompense lui aurait paru improbable à l’époque. « Depuis cinquante ans, quand on me demande de quoi je suis le plus fier dans ma vie, je réponds toujours que c’est de ma tête de cochon. L’Académie française me suggère par son Grand Prix que tout ce temps-là, j’avais raison de faire ce que je faisais. »

« Le joual n’est pas une dégradation » du français, a-t-il toujours défendu. « Au contraire, c’est une invention. Il a été inventé par les femmes de Montréal au tournant du vingtième siècle et c’est grâce à lui si on est encore francophone à Montréal aujourd’hui. Les hommes rapportaient à la maison des mots en anglais et les femmes qui voulaient rester francophones les francisaient. (…) C’est admirable, et on devrait les applaudir. »

Les autres Belles-Sœurs

L’entretien de vendredi présentera entre autres un extrait d’Al Jar’at… ingrates ! La pièce en gestation, qu’Éric Beevis et le Théâtre  Tremplin présenteront les 3 et 4 décembre prochains, transpose Les Belles-Sœurs dans un autre contexte. Germaine Lauzon et ses dames ont été remplacées par un chœur de femmes arabo-canadiennes francophones d’Ottawa — « ça, c’est formidable. J’ai tellement hâte ! » s’est exclamé le créateur de la pièce produite plus de 650 fois.

« Ils se l’approprient. Moi, je n’ai rien contre l’appropriation culturelle, au contraire ! »

La déclaration n’est pas sans second degré. Cet été, lors de la tourmente entourant SLAV et Kanata, Michel Tremblay s’était dit inquiet de la « censure » au théâtre. « Je pense que les acteurs ont le droit de tout jouer. Je pense que le problème avec SLAV et Kanata était que c’étaient des créations. Quand on parle d’une reprise, personne ne dira jamais que des Arabes n’ont pas le droit de jouer Les Belles-Sœurs. Mais si c’était une création, si des Arabes avaient voulu jouer des belles-sœurs du Québec, là il y aurait peut-être un problème. »

« Là où je suis d’accord avec les protestataires (de SLAV), c’est que c’est vrai qu’il y a une sous-représentation des minorités au théâtre et dans la culture en général. Là-dessus, ils ont parfaitement raison. (…) Mais le Théâtre du Nouveau Monde avait invité les protestataires à une représentation et à une discussion, et ils ont refusé. Ça, c’est leur faute à eux. Ils auraient dû accepter de discuter plutôt que de seulement protester. C’est là-dessus que je tique une peu. »


POUR Y ALLER

Quoi ? Grand entretien avec Michel Tremblay

Quand ? Vendredi 9 novembre à 20 h (dédicace à 18 h 30)

Où ? Salle Jean-Despréz

Renseignements : slo.qc.ca