Irène et sa mère adoptive Sylvie Dallaire

«L’improbable destin d’Irène»: survivre au génocide du Rwanda à 8 ans

Jusqu’en décembre dernier, Irène Dallaire avait comme nom de famille Nyirawizeye, « celle qui croit ». Même aux athées, l’histoire de la Rwandaise fait croire à une intervention divine. Lors du génocide qui a décimé 800 000 Tutsis et Hutus modérés, y compris ses parents et une partie de sa famille, Irène, elle, a échappé à toutes les attaques. Elle n’avait que huit ans.

C’est sous son patronyme qu’elle signe l’épilogue de L’improbable destin d’Irène, ouvrage à paraître le 10 avril dans lequel l’auteure Sonia Reid narre la vie de la miraculée. Car depuis décembre dernier, Irène peut enfin porter le nom de celle qui l’a adoptée. À 33 ans, la résidente de Québec est devenue, légalement, la fille de Sylvie Dallaire, la directrice générale de la Fondation famille Jules-Dallaire.

Lorsque les deux se sont rencontrées, Irène vivait déjà au Québec depuis 14 ans. Grandie dans un village de 250 âmes, la Rwandaise était débarquée à Sainte-Foy à 12 ans avec sa sœur et ses trois cousines à peine plus âgées qu’elle. Rapidement, l’orpheline a dû se débrouiller seule. Sans guide ni sherpa pour l’aider à s’adapter à la vie québécoise, elle en a appris les rudiments – faire ses impôts, sa lessive, porter un soutien-gorge... – par d’innombrables essais et erreurs.

«L’improbable destin d’Irène», par Sonia Reid (Le Dauphin Blanc, 184 pages)

À 26 ans, alors qu’elle conjuguait les études universitaires, le travail – souvent de nuit – et les aléas de sa rude intégration, l’une des Sœurs de la Charité qui l’hébergeaient l’a présentée à la fille de l’homme d’affaires Jules Dallaire, en espérant que la fondation lui offre un coup de pouce financier.

Au téléphone depuis Montréal, où elle et sa fille allaient enregistrer le prochain épisode de Tout le monde en parle, Sylvie s’est souvenue du coup de foudre qui s’est opéré. « Irène était vraiment à bout. Elle me racontait qu’elle était fatiguée de toujours être toute seule à tout surmonter, qu’elle ne voyait plus de façon de s’en sortir. »

« Et elle avait une belle âme ! s’exclame-t-elle. Elle n’avait pas de haine, pas de rancœur. Je suis tombée sous son charme. À la fondation, on s’est dit que si on l’aidait, j’allais l’aider aussi. Elle avait demandé du soutien financier, mais j’avais compris qu’elle avait besoin de plus que ça. »

Petit à petit, les liens entre Sylvie et Irène se sont tissés. D’abord son amie, Sylvie est devenue sa marraine ; il y eut un voyage au Rwanda, puis deux. Loin de remplacer ses parents biologiques, « c’est elle qui m’aide à garder la mémoire de mon père, de ma mère, de ma famille », souligne Irène. C’est elle, aussi, qui l’aide à soigner les blessures de son lourd passé ; en « mode survie » depuis le génocide, façon de dire que son subconscient la préparait constamment à la fuite et à l’abandon, Irène souffle avoir trouvé mille et une manières de tester les limites de son amour.

Mais Sylvie était toujours là.

Comme une mère.

« Seulement dire que je l’avais adoptée de cœur, ça ne suffisait pas, ajoute Sylvie. Je voulais que ce soit authentique en l’adoptant légalement. Et je voulais aussi donner une famille à Irène. Pas n’importe laquelle. Ma famille. »

« Avoir de la haine n’est pas une option »

Lorsque le génocide a éclaté, en avril 1994, Irène n’avait jamais encore entendu les mots « Hutu » et « Tutsi ». Son père, un marchand, était l’un des hommes les plus respectés du village. C’était à sa porte qu’allaient cogner les moins nantis de la communauté quand ils avaient besoin d’argent pour recevoir des soins médicaux.

Parce que le hasard fait parfois mal les choses, Irène a tôt fait d’apprendre que sa famille appartenait au mauvais clan. Son père a été torturé et tué au début du conflit. Sa mère et son petit frère, abattus à coups de machette devant ses yeux.

Aujourd’hui, Irène dirige sa propre entreprise de services infirmiers, qui compte plus d’une vingtaine d’employés. C’en est fini du « mode survie » ; elle apprivoise tranquillement, à son rythme, la quiétude d’esprit qu’elle n’a pas retrouvée depuis 1994.

Malgré les massacres, malgré la tragédie, jamais la haine ne l’a gagnée. « C’est peut-être mon ignorance d’enfant de huit ans qui m’a permis de ne pas voir la haine ! ricane Irène, lumineuse. La haine est la source du génocide au Rwanda. Pour moi, garder de la haine, ça ne me rendrait pas différente de ces gens-là qui ont commis des atrocités. C’est ce qui fait que ce n’est pas une option pour moi d’avoir de la haine. Ce n’est pas le chemin que je veux, et je ne souhaite ce chemin-là à personne. »

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IRÈNE DALLAIRE À OTTAWA

Irène Dallaire ainsi que d’autres témoins du génocide témoigneront lors d’une conférence bilingue et gratuite du Centre Raoul‑Wallenberg pour les droits de la personne le lundi 8 avril, de 16 h à 18 h, au Sénat du Canada. Il est obligatoire de réserver sa place à l’événement « Remembering the 1994 Genocide in Rwanda: Reflections and Lessons for our Time », sur le site web Eventbrite.ca.