Les plumes résistantes du SLO

Littérature sur la résistance, ou littérature comme mode de résistance. Le livre n’est pas qu’un moyen d’évasion : il est aussi un rempart. À la haine, à l’hégémonie, au statu quo ou aux dérives des idéologies. Le Droit a convié huit auteurs invités au Salon du livre de l’Outaouais (SLO) à exprimer dans quelle mesure la création littéraire est, pour eux, un vecteur de résistance. Dans les prochains jours, ces écrivains, poètes et éditeurs brasseront idées et émotions au fil d’une série d’entretiens, de tables-rondes et d’activités. Résistons à la routine : partons à leur rencontre ! [Propos recueillis par Catherine Morasse]

DANIEL GROLEAU-LANDRY

Écrire en français en Ontario est un acte de résistance fondamental. La mesure de résistance que chacun y investit peut varier, mais le simple fait de prendre parole et d’exister de façon littéraire dans la langue de la minorité linguistique nous donne accès à une place au sein de la part de voix que nous partageons tous.

Daniel Groleau-Landry

Peu importe ce qu’on dira au sujet du rayonnement ou du succès financier des auteurs franco-ontariens, philosophiquement, choisir d’écrire et de créer pour offrir à notre grande famille une vitrine dans un imaginaire collectif qui nous ressemble et nous unit est un geste subversif, car il va à l’encontre de l’hégémonie culturelle anglo-américaine. C’est un geste téméraire et fier, engagé par une compréhension de ma propre diversité et de la richesse qu’elle représente, à la fois à titre individuel et en tant que membre de ma communauté.

L’auteur au SLO

Samedi 2 mars, 17 h : Table ronde « La littérature comme acte de résistance en Ontario français »

Samedi 2 mars, 23 h : Bordel littéraire

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Yvon Malette

YVON MALETTE

La littérature représente pour tous les auteurs, qui font œuvre de création, un acte de résistance. Du moins à des degrés divers.

Au lieu de céder à l’oppression au lendemain de la rébellion des Patriotes, des auteurs ont pris la parole pour dénoncer l’odieux projet de Durham : assimiler les Canadiens français, un peuple « sans littérature et sans histoire ». Un siècle plus tard, en réponse à l’inique Règlement XVII, Lionel Groulx sonne l’appel à la mobilisation dans son roman L’appel de la race (1922). Aujourd’hui encore, pour ne pas oublier, j’entends le cri déchirant du héros de Félix-Antoine Savard dans Menaud, maître-draveur (1937) et la colère de Michèle Lalonde dans son magnifique poème, Speak White (1968).

Résistance certes à la domination des nôtres, aux dictats de soi-disant politiciens, crapuleux et sans âme. Résistance aussi, parfois en quelques mots, à un capitalisme prédateur :

Goéland
Noir
De pétrole

Et si, au-delà de la résistance, ces auteurs devenaient des « passeurs de conscience »…

L’auteur au SLO

Samedi 2 mars, 17 h : Table ronde « La littérature comme acte de résistance en Ontario français »

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Edem Awumey

EDEM AWUMEY

À Lomé, la ville ouest-africaine des bords de l’Atlantique où j’ai grandi, la littérature a été, dès le départ, synonyme de résistance à une violence orchestrée par une armée postcoloniale à la solde d’une dictature clanique. Cela a d’abord été, à travers le théâtre, un art qui répondait à l’urgence d’une parole pouvant briser le silence ou la résignation face à l’oppression, l’urgence de mots nous faisant rêver d’une vie autre, moins moche, loin des canons. L’urgence aussi de traquer à travers la poésie la lumière au cœur du drame.

Plus tard, j’ai quitté ma ville. Et j’ai écrit, j’écris dans ce geste qui tend la main à l’Autre en ces temps où la montée de formations politiques inspirées par les idées affreuses d’extrême droite est effrayante. Idéologies de la division, de fascisme ou du racisme qui, plus que jamais, nous appellent à tenir, à résister.

L’auteur au SLO

Samedi 2 mars, 10 h 30 : Discussion avec Edem Awumey à l’Alliance française d’Ottawa

Samedi 2 mars, 19 h : Activité « Livres comme l’air »

Dimanche 3 mars, 12 h 30 : Prescriptions littéraires avec Edem Awumey

Dimanche 3 mars, 14 h : Entretien avec Edem Awumey, invité d’honneur

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Chloé LaDuchesse

CHLOÉ LADUCHESSE

J’ai envoyé une lettre à mon amie – une vraie lettre sur papier vergé, tapée à la machine et signée à l’encre bleue. Dans notre maison immatérielle résonne un amour partagé des mots choisis avec soin. J’écris pour faire dévier le cours attendu du discours. La lenteur de la pensée qui prend forme et se déploie révèle, en contrepoint, la disparition du temps d’accueil et de réflexion. La poésie est une forme de sabotage : elle fait apparaître les aspérités de la langue, l’incroyable plasticité de l’imagination humaine. En ce sens, elle rappelle que le texte émane d’un être de chair et d’humeurs.

Il n’y a rien de rationnel dans le fait de jeter, délibérément, une poignée de sable dans l’engrenage – dans l’algorithme. Aux austères je laisse l’efficacité, les raccourcis pernicieux, les fausses et faciles équivalences. Je préfère prêter l’oreille à la prose touffue, foisonnante, complexe et belle de mon amie de papier.

L’auteure au SLO

Samedi 2 mars, 21 h : Soirée de poésie « Oser la résistance » au bistro Gainsbourg

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Jean Marc Dalpé

JEAN MARC DALPÉ

La planète est malade. La peur de l’Autre infeste la place publique. Le cynisme s’infiltre partout. La colère monte de toutes parts. Le feu menace de prendre demain bientôt tout de suite juste ici à côté chez le voisin la cousine chez sa sœur chez moi.

Et puis il y a la beauté.

Je n’y arrive pas toujours. Même pas souvent. Mais c’est ma façon de regarder le monde en face.

Sans me faire d’illusions.

L’auteur au SLO

Samedi 2 mars, 17 h : Table ronde « La littérature comme acte de résistance en Ontario français »

Samedi 2 mars, 21 h : Soirée de poésie « Oser la résistance » au bistro Gainsbourg

Dimanche 3 mars, 13 h : Entretien avec Jean Marc Dalpé

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Virginia Pesemapeo Bordeleau

VIRGINIA PESEMAPEO BORDELEAU

J’ai commencé très tôt à écrire des textes revendicateurs. Vers 16 ans, j’avais des carnets que je gardais sur moi dans lesquels je transcrivais mes élans poétiques et mes pensées les plus intimes. Quand, en 1983, la revue Recherches amérindiennes au Québec m’a approchée pour publier un texte, j’ai proposé Chiâlage de métisse. À l’époque, ce texte a fait quelques vagues et avait été repris par la revue féministe La vie en rose à la demande d’Hélène Pedneault, journaliste. Je publie depuis une dizaine d’années et c’est la meilleure manière de garder en mémoire notre histoire, mais aussi de rejoindre un public susceptible d’être intéressé par notre présence et notre parole. Non seulement la littérature est un vecteur de résistance, mais elle est aussi un vecteur d’affirmation devant le silence, l’ignorance et l’indifférence. La création est par extension éducatrice.

L’auteure au SLO

Samedi 2 mars, 23 h : Bordel littéraire

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Alain Deneault

ALAIN DENEAULT

L’idéologie consiste pour les pouvoirs institués (grandes entreprises, institutions financières, médias, ministères, ambassades, universités…) à nous contraindre ou convaincre d’utiliser un certain vocabulaire et à suivre certains raisonnements qui tournent inexorablement à l’avantage de la classe dominante. En parlant comme ils le souhaitent, en réduisant toute activité sociale aux fins de la croissance financière, de l’efficacité technique, de la consommation accrue et de la négation des problèmes (écologiques, sociaux, culturels, politiques) que ce mode de vie entraîne, nous en sommes à participer activement à l’élaboration et à la consolidation d’un système qui nous nuit.

La pensée critique consiste à faire une halte. À étudier les raisons qui amènent les puissants à nous faire utiliser un mot plutôt qu’un autre (« gouvernance » plutôt que « politique », « industrie culturelle » plutôt qu’« art », « client » plutôt que « patient »…), à nous présenter le Canada comme une démocratie plutôt que comme la colonie qu’il n’a jamais cessé d’être, afin de substituer à ces notions et à leurs usages des expressions et raisonnements conformes à ce qu’un esprit libre est à même d’appréhender.

L’auteur au SLO

Samedi 2 mars, 17 h : Entretien avec Alain Deneault

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Andrée Lacelle

ANDRÉE LACELLE

Réveil brutal ce matin-là. L’annonce des coupes cinglantes soi-disant budgétaires du gouvernement Ford et son attitude je-m’en-fiche à l’égard de la réalité franco-ontarienne me heurtent au vif. Urgence de dire haut et fort et sans attendre. Dès lors, je lance un appel aux poètes franco-ontariens : Dire la lumière de notre colère. Aussitôt me parviennent des réponses immédiates et passionnées. Le poème rapaillé se dresse dans sa bouillonnante solidarité et circule à grande vitesse sur les réseaux sociaux. Prolongeant cette poussée vivifiante, les éditions Prise de parole publieront en mai un recueil collectif, Poèmes de la résistance.

Le poème, c’est l’acte d’être au monde à part entière, au plus intime de notre vie comme au sein de notre collectivité. Consciemment ou inconsciemment, le destin personnel participe du destin collectif. Ce sont des espaces inséparables. Toute poésie est résistance et maîtresse des lieux, car elle occupe la langue et le langage. Parole surgie de la mémoire et de tant d’inconnu, sa pensée part du cœur. Lucide, le poème cherche à dire l’histoire de nos histoires.

L’auteure au SLO

Samedi 2 mars, 16 h : Discussion poétique « En tous lieux »

Samedi 2 mars, 17 h : Table ronde « La littérature comme acte de résistance en Ontario français »

Samedi 2 mars, 19 h : Activité « Livres comme l’air »

Samedi 2 mars, 21 h : Soirée de poésie « Oser la résistance » au bistro Gainsbourg