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<em>La folie est une couleur bleu ciel</em> est le tout premier roman de la Gatinoise Tania Vallée-Ross.
<em>La folie est une couleur bleu ciel</em> est le tout premier roman de la Gatinoise Tania Vallée-Ross.

Les mots de la santé mentale

Yves Bergeras
Yves Bergeras
Le Droit
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Dans son tout premier roman, La folie est une couleur bleu ciel, la Gatinoise Tania Vallée-Ross, qui a étudié en soins infirmiers et en soins pré-hospitaliers d’urgence, aborde de front – sous l'angle de la fiction, toutefois – les troubles de santé mentale.

Pure coïncidence du calendrier de son éditeur (David), avoue l'auteure, son livre est paru le 27 avril, à peine quelques jours avant que ne débute la Semaine de la santé mentale, du 3 au 9 mai 2021.

À travers Ambre, fragile personnage d'une vingtaine d'années qui cumule les désordres mentaux, et dont les épisodes psychotiques passés ont eu raison de sa relation affective et de sa quête d'amour, l'auteure aborde l'hospitalisation, la solitude, la vulnérabilité et la souffrance.

Mais, tout en décrivant la réalité de ce que peut être de vivre en permanence avec ce genre de déséquilibres, la crainte de la rechute et l'isolement social qui en résulte souvent, l'auteure prend soin de faire contraste avec les élans de noirceur de sa protagoniste.

Sa plume se fait légère, et porteuse d'une lumière poétique, laissant entrevoir une possible rémission, ou cherchant à se faire l'écho des élans artistiques d'Ambre – qui, faute de trouver les mots pour décrire son monde intérieur, exprime sa créativité à grands jets d'aquarelle sur le canevas.  

Écrit au «je»

Mettre des mots sur la maladie mentale, c'est précisément ce qu'a voulu faire Tania Vallée-Ross, avec ce récit écrit au «je», où e lecteur suit pas à pas Ambre sur un chemin qui lui permettra peut-être de se rapprocher des autres, et de se trouver elle-même, en apprenant à apprivoiser sa nébuleuse, et à s'accepter.

Au «je» et sans tabou. À preuve : l'emploi du mot «folie» dans le titre, que d'autres praticiens ou spécialistes de la santé mentale, aurait sans doute évité.

Pas question de s'autocensurer : «Chaque mot a son cachet et son importance et pour moi, 'folie' n'est pas péjoratif. Il ne faut pas voir la folie que sous son coté négatif. Et je ne parle pas d'un monstre; mon personnage va évoluer à travers sa folie», prévient l'auteure de 27 ans.

En décrivant la réalité de l'intérieur, en «mettant des mots» sur les émotions intempestives ou les comportements incontrôlables, elle espère justement que les lecteurs qui pourraient se reconnaître dans le protagoniste – ou reconnaître un proche – «réussiront eux aussi à mettre des mots sur leurs émotions, et qu'ils y trouveront un certain réconfort».


« «Aujourd’hui ou demain, c’est sûrement la même chose, je marche vers le néant. Je m’épuise vers l’éternité. Les années ont passé et j’y suis revenue. En ce matin d’hiver, je me suis finalement levée pour aller me suffire, me rassurer et tout recommencer. Je m’appelle Ambre. J’ai vingt ans. Je suis un monstre. » »
extrait de «La folie est une couleur bleu ciel», de Tania Vallée-Ross

«Quand on est pris dans cette problématique, c'est parfois difficile de mettre des mots sur ce qu'on vit, ce qu'on ressent, on se sent dépassé. Voir que d'autres ont mis des mots dessus, ça permet de réaliser qu'on est pas tout seul à vivre ça.»

Or, l'isolement est un réflexe connu et documenté, un effet pervers classique de la maladie mentale. «Autour du trouble anxieux» se greffe rapidement «une problématique de solitude et d'isolement malsain», note-t-elle. «Parce qu'on n'est pas considéré fonctionnel, du point de vue de la société, on ne se sent pas capable de vivre comme les autres, on a la sensation d'être pas normal, alors on préfère fuir la normalité.» Et une fois qu les rapports sociaux se sont désagrégés, on est livré à soi-même...

Dans le texte, «il y a toujours une pointe d'humour, pour dédramatiser les choses.» Une légèreté. Par exemple, lorsque Ambre se met à dialoguer avec son «ombre», laquelle permet à Tania Vallée-Ross de «manifester les voix qu'on entend dans sa tête». 'L'échange' verbal semble tout naturel, comme si l'auteure était parvenue à 'normaliser' la situation. L'approche est délibérée. Ces troubles s'«apprivoisent», rassure-t-elle.

Ce n'est d'ailleurs pas pour le plaisir du pathos, mais pour que le plus grand nombre de personnes possible puissent s'identifier à Ambre, que l'auteure a attribué à son personnage des comportements caractéristiques de différents troubles.

Empathie

Sans qu'elle se considère comme une spécialiste du sujet, elle a nourri son récit de ce qu'elle a pu observer «dans [s]on entourage et [s]es expériences professionnelles et académiques. Au fil de ses études «pour devenir infirmière et paramédic», elle a côtoyé toutes sortes d'individus aux prises avec des troubles d'ordre mental. 

«J'ai eu le privilège de voir la santé mentale sous un autre angle, j'ai [reçu]les témoignages intimes de personnes qui vivaient ça, qui pouvaient cibler les lacunes du système de santé. Et mon empathie m'a permis de voir la vie à travers leurs yeux. J'ai eu la chance de faire peut-être un peu partie de ça», évoque-t-elle.

«L'empathie et la bienveillance», voilà d'ailleurs, selon elle, la meilleure attitude à adopter, face à la maladie mentale, car le lien qu'on établit en faisant preuve d'ouverture est un remède à la bulle d'isolement dans lequel se réfugient bien souvent les malades, dit-elle. «Il faut simplement ouvrir la porte à la discussion», proposer son soutien «pour que la personne sente qu'elle n'est pas seule, là-dedans».

L'auteure Tania Vallée-Ross

Nul besoin d'être médecin pour «regarder ensemble de quel type d'aide la personne peut avoir besoin, et quelles sont les options et les ressources» offertes à proximité, estime Tania Vallée-Ross.

Car, même quand «l'encadrement» clinique est à portée de mains – et peu importe que les services offerts soient disponibles, diligents et efficients – les démarches à faire pour en bénéficier, bien qu'elles nous semblent simples, peuvent paraître «démesurées» aux yeux de gens pris dans les spirales associées à la maladie mentale, comme la dépression ou les crises d'anxiété, ou même à l'épuisement professionnel (burn out), fait-elle valoir.  

Par ce livre, elle «espère avoir réussi à donner un petit aperçu» de ce que vivent au quotidien les personnes souffrant de troubles de santé mentale. En s'intéressant à ce qui relie plutôt qu'à ce qui sépare, elle souhaite croire que les lecteurs seront plus portés à comprendre et accepter les Ambre de ce monde.

Les différences sont-elles si fondamentales qu'on ne puisse les gommer, que ce soit dans la vie ou dans les pages de «La folie est une couleur bleu ciel». « Pour eux comme pour nous, le but, c'est d'apprivoiser les soucis de la vie.»

«Ambre, sa 'quête', c'est de trouver le bonheur. D'arriver à s'aimer elle-même et à trouver une vie 'normale' – entre guillemets, parce que c'est quoi, la normalité? –et de cheminer [...] vers la guérison. Peut-être que l'ombre continuera toujours de planer», car on n'est pas toujours à «l'abri d'une rechute», mais «la maladie mentale, il y a des façons d'en guérir!» lance Tania Vallée-Ross.

* * *

La folie est une couleur bleu ciel
Tania Vallée-Ross
Éditions David ; 120 pages

Extraits choisis :

«Nouveau martèlement sur le bois pourri de mon deux et demi. Je m’approche silencieusement du judas, la peur de nouveau dans les bras. Je retiens mon souffle tellement longtemps que j’ai bien peur de voir mes poumons se collapser. Et puis, je les aperçois. Leurs yeux, leurs canines. Ils viennent me mordre. Là, à la porte encore eux, ils viennent me dépecer.»

* * *

«Après les quelques secondes néces­saires pour m’assurer de l’immobilité du plancher, je me meus avec l’ardeur du désespoir vers la sortie. Entre deux respirations, je la sens. Elle me guette, elle va tout gâcher. Cette vieille folie qui monte rapidement au travers de ma gorge, qui s’étend jusqu’à mes doigts tremblants. Je veux éviter à tout prix que mon âme se remplisse de détresse. Pas ici. Pas devant lui. Je ne saurais tolérer lui montrer un signe de faiblesse. »

* * *

«Arrivée dans mon taudis, ce vieil appartement miteux, le seul que je puisse me payer d’ailleurs, j’attrape le premier pot d’aquarelle à ma disposi­tion et peins sur les murs mes horribles convic­tions. Les cheveux défaits, la robe de travers, les mains souillées de la substance colorée, je jette un coup d’oeil à ce désastre. Rien. Que la noirceur qui camoufle ce moment de folie. »

* * *

«Alors que j’écoute mes pas s’enfoncer lourdement dans la neige, je m’aperçois qu’une paire de pas me suit. Sans doute mes rêves qui se sont chaussés d’espérance. Ils me collent à la peau, embrassent mon corps, mais rien à faire pour les garder enchaînés loin de moi. Je n’ose pas les confronter. J’ai peur qu’ils ne me quittent eux aussi. Qu’ils m’abandonnent. Comme tous les autres. Comme moi. »

* * *

«Et elle m’a offert cet emploi dans le cadre d’une initiative à la réinsertion sociale des gens comme moi. Ceux qui ne se rappellent plus les détails de leur hospitalisation. Ceux qui sont malades dans leur tête. Mais je devrais plutôt dire : ceux qui sont malades dans leur esprit. Parce que ma tête à moi, elle est toujours en place.» – Tania Vallée-Ross, La folie est une couleur bleu ciel