Blaise Ndala

Les marchands de larmes humanitaires

«L'egocharité, cette charité-spectacle qui se décline en égoportraits, statuts Facebook et autres mises en scène devant les caméras en tous genres, est vraiment ce qui va tuer l'aide internationale!» déplore l'auteur Blaise Ndala. Voilà pourquoi le Congolais d'origine et Ottavien d'adoption entraîne le lecteur au coeur d'une Afrique où aider son prochain peut rimer avec frimer et (se) déposséder. Son roman Sans capote ni kalachnikov vient rendre compte d'une réalité n'ayant rien de tout à fait noir, ni tout à fait blanc.
Deux histoires obnubilaient Blaise Ndala, depuis une dizaine d'années déjà, et ont nourri sa plume quand est venu le temps de s'attaquer à l'écriture de son deuxième roman.
D'abord, celle de l'Arche de Zoé, cette ONG française dont le fondateur et sa compagne ont été reconnus coupables, depuis, d'avoir tenté d'exfiltrer du Tchad quelque 100 enfants prétendument orphelins du Darfour.
«J'ai toujours en tête ces images d'enfants avec de faux plâtres, des sparadraps un peu partout sur le corps... Or, ils n'étaient ni du Darfour, ni même orphelins, a-t-on fini par apprendre!» rappelle celui qui a suivi de très près cette affaire depuis qu'elle a éclaté en 2007.
Ayant lui-même grandi dans le milieu des ONG - dans lequel ses parents étaient résolument engagés au Congo - l'auteur se dit «frappé de constater jusqu'où certaines personnes étaient prêtes à aller sous le couvert de l'humanitaire».
Ensuite, il y a eu Madonna qui, au Malawi, à la même époque, a adopté un premier enfant «comme en claquant des doigts». La vedette a récidivé, allant y chercher un deuxième enfant, puis des jumelles... C'est sans oublier les gamins adoptés par le couple Angelina Jolie et Brad Pitt dans la foulée.
«Je suis profondément dérangé, choqué, par l'instrumentalisation de la misère humaine. Il y a quelque chose de perverti dans le geste, quand on soigne ainsi sa propre image par 
la bande.
«Le pire, c'est qu'un tel cirque nuit énormément à tous ceux et celles qui aident de bonne foi!» renchérit-il avec ferveur.
Et c'est justement ce que dénonce le romancier dans Sans capote ni kalachnikov, par le biais de Véronique Quesnel, une cinéaste québécoise fascinée par les enjeux d'indépendances, assoiffée de justice et désireuse de changer le monde par ses films; mais aussi de Fourmi Rouge, Petit Che, Cinglé Joyeux (aussi connu sous le surnom de Le Pire d'entre Nous...), autant d'ex-adolescents soldats rebelles de la région africaine des Grands Lacs qui rendent compte de leurs réalité et perceptions des événements et de ce qu'ils voient dans toutes les nuances de gris qui s'imposent.
Retourner aux racines pour redorer son blason
Parallèlement, Blaise Ndala a créé Rex Mobeti, la star internationale du foot issue de la même région que Fourmi Rouge, Petit Che et consorts. Un Africain qui, du moment où il quitte le Continent Noir pour faire fortune en Europe, ne voudra jamais plus regarder en arrière.
«Je suis un fan de soccer, et quand on voit un Didier Drogba retourner en Côte d'Ivoire pour venir en aide aux siens, les gens savent qu'il le fait en risquant sa vie. Or, pour un Didier Drogba, il existe des Rex Mobeti, des 'crosseurs', comme vous dites ici. Ce sont eux qui m'énervent!»
Plongé dans un scandale qui mine sa réputation et son compte en banque, cherchant à redorer son blason auprès du public, Mobeti acceptera pour une fois d'être «ramené à son identité, à ses origines, parce que ça l'arrange».
«C'est lui, le vrai salaud, dans mon livre! Il est complètement détaché d'où il vient, avant d'être atteint du syndrome Tiger Woods», clame Blaise Ndala.
Nobles intentions, mais...
Son personnage de Véronique Quesnel est, du moins a priori, «plus noble dans ses intentions». Son premier film sur la situation autochtone au Canada n'a pas eu l'effet coup de poing escompté, ni changé quoi que ce soit au pays ; il a même été reçu dans une certaine indifférence politique. Sa grande amie - qui, incidemment, est une coach au sommet de sa gloire à Hollywood - la convaincra de tourner le regard vers l'étranger: «La misère qui intéresse les gens d'ici, insiste Marie-Claude, c'est celle d'ailleurs
Bercée par ses idéaux, mais aussi poussée par les conseils de son amie, la documentariste se rendra donc en Afrique, pour y dénoncer l'exploitation éhontée des compagnies minières occidentales. Emportée par son désir de secouer le monde, elle se laissera tenter par d'autres pistes, au risque de «faire le pas de trop». 
«On a tant besoin de mettre un visage sur la détresse dans l'espoir de l'humaniser, de la concrétiser...» souligne Blaise Ndala.
Pour les besoins de son film, Véronique trouvera donc - mais à quel prix? - la jeune Sona, équivalent du petit Aylan devenu le visage de la crise des réfugiés. La fillette l'accompagnera jusqu'à Los Angeles, pour les Oscars où Sona, viols et terreur au coeur des ténèbres sera couronné d'une statuette, en 2002.
La  charité spectacle
Recourant à d'habiles allers-retours dans le temps pour témoigner des parcours de ses personnages, Blaise Ndala tantôt sert un clin d'oeil à Ahmadou Kourouma et son troublant roman sur les enfants-soldats Allah n'est pas obligé (Prix Renaudot en 2000), tantôt prend plaisir à évoquer la télévision, là encore entre noir et blanc.
«Sous la dictature de Mobutu, notre refuge était la télévision française à laquelle mes parents me donnaient accès. C'était, à l'instar de la littérature, une fenêtre pour fuir le monolithisme ambiant», raconte l'auteur, en reconnaissant sans gêne qu'il y a «un peu» de lui dans le personnage de Petit Che.
De nos jours, la télévision propose cependant des émissions de téléréalité comme Coeurs à corps (sa suave version du concept de La Ferme Célébrités) où «des has been viennent chercher en Afrique une manière de revenir à l'avant-scène et de se refaire une virginité» en s'associant à des causes humanitaires de bon ton.
Cela ramène l'auteur - et, du coup, ses personnages et le lecteur - à cette charité-spectacle dont «la mayonnaise» a d'abord pris grâce à la télévision. Un phénomène exacerbé aujourd'hui par la prolifération des réseaux sociaux qui ne font que renforcer le «malaise de la marchandisation de l'humanitaire», de l'avis de Blaise Ndala.