Tristan Demers publie l’histoire d’Astérix au Québec.

Les lauriers d’Astérix

Si le personnage d’Astérix est si populaire au Québec, c’est entre autres parce que son petit village peuplé d’irréductibles Gaulois a toujours fait résonner une corde sensible dans cette Belle Province habitée par d’irréductibles francophones, souligne le bédéiste Tristan Demers, qui fait paraître, ce mercredi 7 novembre Astérix chez les Québécois.

Cette phrase relève presque de l’évidence ; encore fallait-il prouver cette appropriation culturelle...

Et c’est précisément ce à quoi s’est attelé le populaire bédéiste, dans un bouquin aussi dense et documenté (et tout aussi richement illustré) que ne l’était Tintin et le Québec, que M. Demers avait fait publier en 2010 chez le même éditeur : Hurtubise.

Preuve de cet engouement — s’il en était besoin — Tristan Demers alignait 16 entrevues au fil de la journée de mardi, pour répondre aux questions des médias.

« Deux BD ont marqué l’imaginaire collectif des Québécois : Tintin et Astérix. Tintin, un peu plus tôt, parce qu’il est une espèce de jonction entre la fin du régime Duplessis et les assises même de la Révolution tranquille », expose l’auteur.

« On [les Québécois] a aimé Tintin parce qu’on a voyagé avec lui : c’est, bien avant l’Expo, l’ouverture sur le monde et l’Aventure avec un grand A, grâce à une version romancée du journaliste globe-trotteur. La différence, c’est qu’on a aimé Astérix parce qu’on s’est identifié à lui », résume le bédéiste.

« Il y a eu un bon timing : Astérix est arrivé ici — dans les années 60 — au moment où il y avait ici un éveil national et collectif : on a récupéré ça tout de suite ; c’est ce que je montre dans mon dernier chapitre, plus politisé. Sur le plan de l’attachement, il y a quelque chose qui est à mon avis plus fort : on a tout de suite récupéré le discours de résistance linguistique et politique », pursuit-il.

Tristan Demers a travaillé en collaboration avec les ayants droit des coauteurs et avec les éditions Albert-René, qui lui ont offert tout leur soutien iconographique, en échange d’un droit de regard.

Tristan Demers

Il a passé « deux ans et demi, à temps perdu » à étoffer ses dossiers, à documenter ou vérifier certaines informations, à fouiller les voûtes d’archives oubliées pour en extraire des perles riches de sens. « Il y a quelques trouvailles dont je suis particulièrement fier », dit-il en mentionnant par exemple le film gouvernemental Ti-Louis mijote un plan et le documentaire M. Zolok, tombés dans l’oubli.

Entre anecdotes et grands courants

Les 176 pages de son Astérix chez les Québécois Un Gaulois en Amérique sont découpées en chapitres thématiques qui creusent tous les liens possibles entre les personnages de la BD, leurs auteurs et nos contrées.

Pour étayer ses points de vue, M. Demers applique la méthode journalistique consistant à rapporter les analyses d’experts (historiens, sociologues, etc.). Au détour, il laisse s’exprimer une sommité gatinoise : Sylvain Lemay, qui enseigne la BD à l’Université du Québec en Outaouais.

Demers, bien sûr, s’amuse à rappeler certains liens évidents (par exemple, la présence de l’humoriste Stéphane Rousseau au sein de la distribution d’Astérix aux Jeux Olympiques ; ou encore l’institution qu’est Ciné Cadeau) et à dresser l’inventaire des produits de consommation courante (ça va des biscuits Viau à Coca Cola) qui ont utilisé l’image de marque Astérix.

Bien sûr, il prend un malin plaisir à décortiquer en particulier six tomes de la série qui se prêtent particulièrement bien à une lecture ‘québécoise’ des choses — notamment La Grande Traversée, qui se passe dans « cette Amérique improbable qui pourrait bien être la nôtre », écrit Demers en relevant dans l’œuvre un détail ethnogéographique farfelu ; ou encore Le Devin, qui lui permet de tracer un parallèle entre le personnage de Prolix l’étranger et la figure du Survenant ; et La Rose et le glaive, qui marquera le débat féministe dans les années 90.

Mais, tout en consacrant de courts chapitres à des sujets à la fois anodins et très révélateurs, Tristan Demers parvient à dresser — via Astérix — un portrait historique et sociologique très pertinent du Québec.

Montrant à quel point Astérix est passé dans le langage courant, il traque les opérations de charme de la publicité et « toutes les bébelles qui viennent avec » et recense les parodies 100 % pure laine.

Plus loin, il répertorie les bons mots des politiciens (René Lévesque, Pauline Marois, etc.) faisant référence directe à l’univers de Goscinny et Uderzo, et, « de De Gaulle aux défusions municipales », il survole « 40 ans de caricatures » de presse québécoise. Très souvent, « on utilise Astérix comme levier pour parler de ce que nous sommes, d’identité, d’autonomisme, de souveraineté », constate M. Demers. Et ce, « jusque dans la dernière campagne électorale, où on en a parlé à deux ou trois reprises. Ça me fascine de voir qu’en 2018, pour parler d’identité au Québec, on passe par le village gaulois ».

Des musées, mais pas de Parc Astérix

Ailleurs, plans et photos à l’appui, le bédéiste arpente les grandes expositions muséales consacrées au petit Gaulois (ou s’en servant de prisme pour aborder l’Histoire gallo-romaine), il aborde même le projet de Parc Astérix par deux fois avorté (à Granby et à La Ronde).

Au-delà du fait que la série est indiscutablement « distrayante », et que le travail de Goscinny au scénarios est « magistral », M. Demers rappelle que « c’est fou à quel point on a bien voulu donner à Astérix une couleur qui faisait notre affaire, qui répondait à nos questionnements à nous, alors que ça n’a jamais été l’objectif des cocréateurs ». Et « à la limite », ce même phénomène se reproduit « partout dans le monde », là où la série a été traduite, extrapole-t-il.

Pour le bédéiste, qui travaille de proche avec le public scolaire, «Astérix» demeure encore aujourd’hui la «référence ultime» des jeunes lecteurs. Mais là, il est moins question d’attachement ou d’appropriation culture que de «mise en marché habile» de la part de l’éditeur.

Tristan Demers a vendu plus de 300 000 exemplaires de ses différents albums – la BD Gargouille, mais aussi les livres Tintin et le Québec et Les enfants de la Bulle, ou encore les adaptations BD qu’il a fait pour les franchises Les Shopkins et Les Trash Pack. À la télé, il anime différentes émissions jeunesse très inspirées par l’univers BD (Dessinatruc et Transformatruc, notamment).

Son populaire héros jeunesse Gargouille fête quant à lui ses 35 ans. L’éditeur Michel Quintin en a profité pour faire paraître de  nouvelles aventures de Gargouille, cet automne.